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Je pense qu'on doit être environ 7 au monde à avoir vu Jeanne Dielman... en entier. On place son orgueil où on peut. Oui, parce que un film de 3h13 sur le quotidien d'une mère au foyer banale, on ne peut pas dire que ce soit tout à fait la définition du bonheur pur. Et là, on a droit à ça, et à pas plus que ça (ou presque, j'y viens).

Les premières 90 minutes se passent bien merci. On assiste à la suite de petits gestes normaux de Delphine Seyrig : on fait le café, on sort faire trois courses, on prépare une tranche de veau, avec tout de même une fascination plus appuyée pour la vaisselle. Ah si, une scène inaugurale frappe un peu : on sonne à la porte, Seyrig va ouvrir, un homme entre, ils s'enferment dans la petite pièce du fond (la caméra reste pudiquement de l'autre côté) puis ressortent, l'homme file un billet, sussure "à la semaine prochaine" et s'en va. On comprend qu'il va y avoir une faille dans la vie millimétrée de cette femme sans émotion. Mais quand le fiston rentre du lycée, on reprend le cours des choses, repas du soir, conversation à mourir d'ennui, une petite chanson à la radio, et au lit. "Fin du premier jour", annonce un intertitre, et on est déjà exsangue.

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On prend note quand même du sens du cadre d'Akerman, très affuté : ses plans obéissent à une géométrie hyper-rigoureuse, certaines scènes étant même doublées (c'est le principe du quotidien) pour laisser voir un autre plan, une autre perspective. C'est le cas pour la scène de repas avec le fils : la première fois, il est filmé pleine face avec sa mère de profil, la table légèrement excentrée par rapport à l'écran ; la deuxième fois, c'est elle qui est de face, la table épousant parfaitement les bords du cadre. Je dis ça parce qu'on se raccroche à ce qu'on peut pour pas mourir. La mise en scène est mathématique à souhait, la caméra toujours placée frontalement par rapport aux angles des murs, les plans n'allant presque jamais plus loin que le plan américain.

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On se secoue, et on attaque le deuxième jour bille en tête. Et là, on se dit qu'on a bien fait, parce que, à 1h34 du début exactement a lieu le premier évènement atomique du film : Seyrig interrompt brutalement sa série de gestes, semble avoir une hésitation, allume puis éteint la lumière. Ensuite, pendant quelques secondes, elle semble perdue, transportant un plat de pièce en pièce, revenant sur ses pas. On a beau dire, mais après tout ce temps, ça fait plaisir de voir qu'il se passe quelque chose. Plaisir vite estompé, on revient gentiment dans ses rails pour une bonne heure, et c'est reparti pour la même journée que la veille (café, vaisselle, un peu de couture, une course, vaisselle, le client, un peu de vaisselle, fiston, cuisine, vaisselle et au lit, fin du deuxième jour). A noter quand même parmi les aventures du jour : sa blouse perd un bouton, ce que lui fait remarquer immédiatement le fils, outré (le fils outré, ça donne : "tiens, il manque un bouton").

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Troisième journée, en attendant que les médocs qu'on a avalés fassent effet. Pareil, sauf que la Poste est fermée (enfin, je crois), et que la dame a enfin un but : elle cherche un bouton. Mais bon, on se dit qu'on a fait le pire, qu'il n'y a plus qu'une heure à passer. Et là, là, là, à 3h08 du début, là, les enfants, il se passe le truc qui justifie tout. Je ne vous dirai rien bien sûr, ça gacherait le suspense terrible qui tend ce film. Je suis diabolique.

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Bien, et ce que j'en ai pensé ? Eh bien que Akerman en fait quand même beaucoup pour nous dire une toute petite chose. On comprend in extremis que Jeanne Dielman est un film féministe sur la condition féminine, que ça travaille sur l'horreur du quotidien (Gus van Sant adore le film, paraît-il, et c'est vrai qu'il y a des accointances entre ça et Elephant), et que ça se double en plus d'une expérimentation sur le temps. Ok, mais était-il bien nécessaire de se la pêter ainsi en produisant 3 heures de rien ? Camarade Shang, ne tente jamais ce film : tu pêterais ta télé et tu tuerais Proutouie, pour le moins. C'est ce qu'on appelle un film branchouille pour Parisiens insomniaques, c'est très gavant, mais ça a au moins le mérite d'exister (mouaif). Une expérience aux confins de l'ennui total, pourquoi pas (mouaif) ?