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Sur le papier, on est en droit d'être moyennement tenté : quatre papys filmés par un cinquième papy, une musique stonienne qui a tendance à devenir soporifique ces dernières années, deux heures de captation de concert qu'on imaginerait plus destinées à une édition dvd... C'est un peu à reculons que je suis allé voir Shine a Light. Seul dans la salle, toutefois, ce qui est toujours un bon présage (j'aime bien faire dans le snobisme, parfois).

18876375_w434_h_q80Après une introduction taquine de Scorsese, à mon avis purement fictionnelle, où on voit les derniers préparatifs du barnum, Jagger et ses gaziers rentrent sur scène. "Jumpin'Jack Flash". Et là, ça devient violemment magique. En trois secondes, on se rend à l'évidence : les Stones, ça envoie comme c'est pas permis. Jagger multiplie les déhanchés lascifs, Richards surjoue le mec trash engoncé dans ses manteaux crasseux, Wood se l'attaque bon élève mélomane avec sa coupe tektonik, et Watts, toujours aussi mutique, est le seul à accuser le poids des ans en bourrinant sur sa batterie. Les morceaux s'enchaînent dans une énergie communicative, et j'étais à deux doigts de pêter un ou deux fauteuils pour marquer le coup. En tout cas, la banane ne quitte pas les lèvres : du bon vieux rock'n roll des familles, au taquet, magique (malgré quelques morceaux franchement plus faibles), joué par des techniciens impeccables qui se permettent en plus d'être des putains de bêtes de scène. Les invités sont très class également : Jack White, émerveillé; Aguilera, plus pénible ; et surtout Buddy Guy, pour le sommet du film, qui prouve gentiment que les Stones sont définitivement d'immenses musiciens encore aujourd'hui : le feeling du morceau, "Champagne & Reefer" est impressionnant, les musiciens se retrouvant subitement dans une osmose totale, en cercle autour de la guitare du vieux roublard, avec l'harmonica du Mick et la simple joie d'être ensemble.

37479911La captation de Scorsese est à la hauteur de ces moments uniques. Franchement, qui mieux que Marty sait aujourd'hui faire comprendre la musique ? Après le splendide No Direction Home et le non moins sensible Du Mali au Mississipi, il prouve une fois de plus qu'il comprend tout de ce qui fait la création d'une chanson, la grandeur des légendes. Son dispositif, apparemment énorme, ne prend jamais le pas sur la magie du moment. Et c'est justement là, dans le "moment", qu'il excelle : il sait capter avec une sensibilité totale la petite note de piano qui vient s'ajouter à l'harmonie, la minuscule mimique qui accompagne un riff, le geste qu'il faut, l'énergie du public qui monte brusquement... Shine a Light est surtout constitué de gros plans, ce qui rend les personnages proches et précieux. C'est juste des gusses18835135_w434_h_q80 qui jouent de la musique ensemble, et ça, Scorsese le capte avec une attention de tous les instants. Ce parti pris amène subtilement une autre réflexion sur les Stones : ils semblent tous les quatre séparés par une barrière, et on sent bien que la complicité n'est plus vraiment de mise ; les regards entre eux sont rares, chacun fait son taff avec professionnalisme mais sans vraie camaraderie ; pourtant, quand la musique est bonne (bonne, bonne, bonne), quelque chose transcende cette froideur. Scorsese est là pour l'enregistrer et c'est magnifique.

ShineALight2Chacun des plans du film semble intelligemment pensé, alors que tout est sûrement filmé en direct, dans l'urgence. Tout est fait pour conserver l'aura de légende des Stones, et tout est fait aussi pour nous les rendre intimes, humains, splendidement normaux. Faux raccords, montage souvent en porte-à-faux par rapport au rythme des chansons, apparition des grues dans le cadre, passage au second plan du public, Martin se permet beaucoup d'audace qu'aucun sous-fifre de captation dvd ne saurait se permettre (très drôle, d'ailleurs, le conseil que Richards donne à Marty au début du film : "tu devrais mettre ta caméra dans la caisse claire", il n'a rien compris, le bougre). Shine a Light est un pur moment de rock'n roll. Le film de l'année ? Comme quoi, we can get satisfaction, des fois.