jules_dassin_2004Un très grand film que ce Brute Force, tout en puissance et en noblesse de caractère. Dassin se montre là-dedans totalement génial au point de vue de l'écriture et de la construction de scénario, et ajoute à ce talent une grande force de metteur en scène à l'ancienne. C'est l'histoire habituelle du groupe de taulards qui rêvent de s'évader : brimades des gardiens, solidarité entre bagnards, petites trahisons et représailles sévères, etc. Sauf que Dassin s'occupe avec beaucoup de tendresse de chaque personnage de son film, du directeur dépassé au 96ème figurant, leur conférant une épaisseur précieuse en quelques secondes de dessin. La cellule où est enfermé le héros (Burt Lancaster) est l'objet d'une attention particulière : chaque prisonnier a son heure de gloire, à coups jules_dassin_2008de flash-backs insérés dans la trame avec beaucoup de subtilité. Chacun raconte le pourquoi de son enfermement, et dispose de son temps pour peaufiner son caractère : le boxeur naïf, le pauvre comptable prêt à tout pour garder sa femme, le dandy escroc, le beau au grand coeur, etc. La grande idée est de faire se dérouler ces histoires autour de la photo d'une pin-up que les prisonniers ont affichée dans leur cellule ; chacun projette ses propres histoires sur ce portrait, et Dassin donne une place très attentive à toutes ces biographies minables. C'est incroyable ce qu'il arrive à dire de ses héros en 1h35 de film, tout en gérant une histoire très vaste.

jules_dassin_2009La trame principale (l'évasion) semble finalement moins intéresser le cinéaste que les portraits de ces gens condamnés à vivre ensemble. Outre les quelques personnages de taulards, Dassin s'intéresse aussi à un médecin alcoolo, à un vieux de la vieille désabusé, et surtout à un maton sadique, magnifiquement campé par le tout jeune Hume Cronyn ; choix audacieux pour cet acteur plutôt habitué aux seconds rôles de gentils, et qui s'avère payant : il est effrayant et très bien tenu. Brute Force, grâce à cette sensibilité humaniste et à cette attention aux acteurs, est un film très émouvant, même s'il n'évite pas un franc manichéisme (les taulards sont tous de pauvres gars sympathiques enfermés plus ou moins par erreur). Mais techniquement, c'est aussi très impressionnant, une musique jules_dassin_2005puissante, un rythme impeccable, un noir et blanc très beau, quelques profondeurs de champ inspirées, et un talent indéniable pour planter une ambiance, un décor. C'est un film noir, très noir, sans espoir, d'une moralité revendiquée comme un étendard (le dernier plan montre un gars accuser la société, le regard planté dans la caméra). Du très bon travail, pro, sensible et beau comme un film noir des années 40. La classe.