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Pasolini n'a jamais été le plus optimiste des compères, et dès Accattone on le sent totalement livré au désespoir. Le film pourrait porter comme frontispice la phrase de Dante, prononcée d'ailleurs par une pute à un moment : "Toi qui entres ici, abandonne tout espoir". Formellement, on pourrait pourtant presque penser que l'on va assister à un film solaire et lumineux, et dans les premières minutes on a même droit à du quasi Monicelli : un pari idiot entre vitellonni désoeuvrés qui vire immédiatement à un de ces grands spectacles pathétiques dont la comédie italienne a le secret. "Ils veulent du spectacle ? C'est parti", murmure Accattone, héros de l'histoire, avant d'effectuer un splendide plongeon dans le Tibre. C'est gai, enlevé, plein de cris... et ça cache la forêt pour quelques instants.

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Sitôt après cette séquence, c'est parti pour 2 heures de tragédie à ciel ouvert. Accattone vit dans les faubourgs de Rome, no man's land d'une tristesse épouvantable, touffes d'herbe au milieu des grues, maisons minables entre les décharges. Refusant par principe d'aller bosser, il se sert des autres, et surtout des filles qu'il prostitue dès qu'elles sont tombées sous son charme. Petites escroqueries minables, vols piteux, combats de coqs, le quotidien de cette bande de voyous du dimanche est bien terne. Là-dessous sourd une brutalité sans issue, une fatalité tragique que cachent mal le jeu tout en excès des acteurs et la fausse drôlerie de certaines situations. Une sorte de mysticisme étrange vient accompagner la destinée d'Accattone, qui va soudain rêver de rédemption au contact d'une jeune fille innocente, mais va bientôt s'enfoncer à nouveau dans ce monde sans Dieu.

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Accompagner ces motifs païens de la musique mystique de Bach est déjà en soi une gageure, et qui fonctionne magnifiquement : les bagarres, notamment, sont dopées par cette musique inattendue, qui donne une profondeur très vaste à ces actes triviaux ; les scènes de drague, violentes, affolantes de bêtise masculine, y gagnent une tristesse nihiliste assez sublime. Mais ça ne suffit pas à PPP : il charge en plus sa mise en scène de nombreux motifs religieux (pieta, angelots à l'entrée des cimetières, crucifix...) et montre le parcours d'Accattone comme un chemin de Croix. Le jeu physique et sensuel de Franco Citti, vraie présence à la James Dean, n'est pas pour rien dans cette impression de destin inéluctable : son corps, au sortir d'une journée de travail, se tord sous l'épuisement comme dans les représentations christiques de la sjff_01_img0009Renaissance. Tout en fureur rentrée et en abandon, l'acteur charge chaque scène, chaque phrase même, de fatigue et d'amertume, et c'est magnifique à regarder. Les décors, sublimement gérés par la mise en scène vaste et lente de Pasolini, rappellent les grands décors futurs des tragédies antiques (Médée, Edipo Re), voire l'abstraction de Théorème. Pasolini semble s'appuyer sur la culture italienne la plus éprouvée (aussi bien dans la peinture que dans la littérature, et dans le cinéma lui-même) pour produire autre chose, un juste milieu entre Dante et de Sica, pour aller vite. Pas encore les audaces impures de son cinéma à venir, mais un des derniers lambeaux d'un néo-réalisme déjà tourné vers la modernité totale. Grand.