Ah oui en ce jour dominical, on a décidé d'être dans le pointu avec mon collègue, histoire de dégoûter nos 12 derniers lecteurs - je plaisante. Le Montreur d'Ombres est donc un film joliment teinté (bleu, jaune, rose bonbon), muet forcément et surtout sans intertitres, un film que l'on peut donc conseiller en tout bien tout honneur aux sourds et aux analphabètes. L'histoire est assez cocasse et si jamais vous aviez décidé aujourd'hui de tondre votre pelouse, vous pouvez d'ores et déjà faire l'impasse sur ce qui va suivre et aller respirer l'odeur de l'herbe fraîche.

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Une jeune femme mariée, appelons-la Valérie Mairesse parce qu'il y a quand même un air, est une véritable coquine. Le soir venu, elle congédie dans sa chambre son mari, appelons-le Robert parce qu'il a une tête de Robert, pour pouvoir recevoir un jeune galant ainsi que trois gentlemen tout aussi dévoués mais moins galants car vieux et moches. Le jeune galant, qui tente d'imiter assez mal Fabrice Luchini en gardant constamment les yeux ouverts - avantage, tout de même, sur l'original, il ne parle point - et les trois gaziers sont totalement gaga de la belle qui a une fâcheuse tendance à faire tomber la bretelle de sa robe. Le mari, lui, qui reste bêtement derrière une vitre, ne peut apercevoir que les jeux d'ombre et se persuade rapidement que sa femme se fait tripoter par les quatre gars; c'est super drôle parce qu'en fait c'est même po vrai, ils se tiennent à un mètre et s'amusent justement avec les ombres. Bon là déjà, on se demande dans quoi on s'est embarqué...

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Arrive un type, qui ferait passer M. (le chanteur, pas le Maudit) pour un type bien coiffé, qui s'invite un peu de force dans la baraque : il est montreur d'ombres (au moins on comprend le titre) et c'est vrai qu'il est super fort avec ses deux mains, il fait super bien le chien, ou des lapins qui s'embrassent. Il s'amuse, dans un premier temps, à mettre de la lumière derrière la robe de la belle et les quatre obsédés regardent avidement les dessous de la jeune femme - c'est pas non plus comme si elle avait une petite culotte en dentelle, j'en ai compté pour ma part au moins 38, ce qui laisse de la marge pour la censure. Il propose ensuite à la tablée un spectacle en ombres chinoises, les vraies, celles réalisées avec du papier tout fin comme le dixième de mon ongle, et le truc raconte l'histoire d'un mari trompé - mise en abyme, formidable, pourquoi c'est prévu de durer encore une heure, on s'inquiète. Pendant que le mari est happé par le spectacle, Luchini approche dangereusement sa main de celle de Valérie Mairesse sous la table, c'est méga chaud... Le mari aperçoit les ombres des deux mains liées, se précipite, les mains sont à un mètre, il passe pour un blaireau, c'est vraiment con les ombres, on commence par en avoir la certitude, on lâche un bâillement.

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Arrive une séquence un peu bizarre où le montreur d'ombre fait passer les personnages d'un côté à l'autre de la table, on se dit qu'il est plus fort qu'il n'y paraît. Robert est complètement avachi sur la table et Luchini en profite pour aller rejoindre la belle dans sa chambre. Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre dans un mouvement grand-guignolesque irrésistible, me suis enfin bien marré. Ils finissent même, les cochons, par s'embrasser mais... le mari, qui a eu un sursaut, les observe dans un miroir. Katastrophe. Luchini se barre et Robert part dans une antichambre; il voit son ombre projetée sur le mur avec les cornes de cerf d'un trophée et on se dit que cocu se dit en expressionnisme allemand comme en français. Il part alors chercher des cordes et cinq fleurets, on se demande ce qu'il a dans la tête. Il décide en fait d'attacher sa femme sur la table du salon - après l'Erotische, le Sadomasochichte - et provoque les quatre types à l'épée; on comprend pas trop ce qu'il attend vraiment d'eux en fait, c'est un peu chiant le muet sans intertitre, ça demande de réfléchir sur des trucs simples... ah ouais d'accord, il ne veut pas se battre mais que les types tuent tout simplement sa femme - moi j'aurais mis un intertitre là. Luchini veut forcément faire le mariole, prend le fleuret pour attaquer Robert et se fait couper la moitié de la main en deux secondes. Les trois gentlemen qui ont bien compris le message filent doux, avec leur lame, vers la table. Bon je voudrais pas non plus vous gâcher cette merveille donc si vous voulez pas savoir la fin (à qui je parle encore ?), cliquez sur un autre bazar.

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On voit en fait le truc arriver gros comme une maison, les trois lames transpercent l'ombre du corps de la femme, elle tombe raide, on se dit que c'est pour de faux, que le mari va pleurer les larmes de son corps, tenter de se suicider (il casse d'ailleurs un miroir dans lequel son image se reflète, deutsche Expressionniste typische) puis revenir dans la salle, voir que sa femme est encore vivante et tomber dans ses bras de soulagement. On se met le fleuret dans l'oeil parce que la fin est bougrement surprenante. Le mari revient bien dans la salle avec un bouquet de fleurs mais se fait jeter du premier étage par les quatre hommes furibards : il s'écrase mollement en bas, on est cueilli à froid. Et puis là vlan, le coup de maître, cette histoire apparaît sur un écran blanc, c'était en fait une "projection" -dans les douze sens du terme - de ce fourbe de M., ombres, lumières, cinéma, illusion, catharsis et j'en passe, polalalala, le film prend 5 étoiles de plus dans mon estime. On se retape un petit coup d'ombres chinoises pour la route : le mari coupe en deux l'amant, la femme se jette dans ses bras ! Si cette fois-ci Valérie Mairesse n'a pas compris la leçon c'est qu'elle est aussi bête qu'elle en a l'air... Les trois gentlemen et Lucchini, une main en moins, se taillent en douce, Valérie embrasse langoureusement Robert, beau retournement de situation à l'heure de jeu, Robison est un petit malin, on n'a pas vu le coup venir, imparable. Bon tout n'est pas non plus rigoureusement passionnant, ne nous voilons pas la face, le jeu des acteurs est souvent aussi lourd qu'un piano sur le pied, mais l'astuce finale est finaude. Le meilleur film de Valérie Mairesse.