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Magnifique documentaire à la forte sensibilité et à l'engagement non moindre. Ca commence par une quête, aussi cinématographique qu'historique : Le Roux se met en tête de retrouver une femme qui apparaît sur un film documentaire de 1968. On la voit protester contre la reprise du travail aux usines Wonder de Saint-Ouen où elle travaillait, après des jours de grêve. Le projet même de Reprise, c'est ça, la quête d'un visage de cinéma autant que la quête d'une certaine façon de protester, d'un certain état d'esprit. C'est vrai que l'image de cette femme est forte, poignante, véhémente. Le Roux nous entraîne sur ses traces, donc, et va croiser pendant 3 heures des gens qui "y étaient", ouvriers exploités, syndicalistes plus ou moins restés fidèles à leurs engagements, "collabos" de l'époque, grêvistes convaincus...

Capt_filmChaque nouvelle rencontre est rythmée magnifiquement par un plan fixe sur la personne qui regarde le fameux film de 68. Plus que les témoignages, finalement, on dirait que ce sont ces trois minutes-là qui intéressent le plus Le Roux. Les protagonistes, pendant un instant, se trouvent face à leur passé, forcés de se replonger dans ce combat, et on voit passer sur leurs visages quelque chose de l'époque : amusement, colère, tristesse, nostalgie, voire indifférence : par la seule façon qu'ils ont de regarder cette femme absente, on sent leur façon de s'impliquer dans l'Histoire, de combattre ou d'accepter.

Ensuite, il y a la parole, qui arrive en masse, avec une facilité déconcertante. C'est un des grands talents de Le Roux que de savoir écouter, et le résultat qu'il obtient est bluffant. On entend, à travers ces multiples témoignages, un portrait des conditions de travail avant 68 dans une grande usine française, et c'est pas très gai. On dirait même du Zola : saleté, précarité des postes, mépris des ouvriers, exploitation des plus Capt_Imagefragiles, confort de travail inexistant, sauvagerie des cadences... C'est une horreur, un des travailleurs n'hésitant pas à parler de Germinal pour donner un équivalent à son travail. Se succèdent à la table de Le Roux : quelques syndicalistes à la gouaille encore bien en place, qui ricanent presque haineusement face aux images du patron ou aux positions du camp adverse ; une gauchiste de la plus belle eau, au visage et à la posture encore impressionnante; une ou deux ouvrières étrangement nostalgiques de cette époque pourtant insupportable; une ancienne "cheffe d'atelier" pour le coup bien dérangeante ("il y avait les... maoïstes", dit-elle dans un murmure, puis avec un mépris non dissimulé : "elles parlaient, vous comprenez, alors il fallait bien s'en débarrasser" ; ou plus loin : "il y avait beaucoup de Portugaises... moi, les Portugaises, j'ai rien contre, c'est des très bonnes travailleuses... mais enfin, elles avaient leurs soucis, enfin, tout le monde a ses soucis, m'enfin...", etc, argument imparable) ; une autre ouvrière manifestement contre la grêve mais qui tourne autour du pot pour l'avouer; et une kyrielle de visages, de voix, de postures, qui dessinent superbement une sorte d'épopée : celle d'une façon de concevoir le travail, celle d'une époque révolue.

Capt_sonLe Roux diffuse et re-diffuse ce petit film originel, en montrant à chaque fois un tout petit peu plus. On sent sa recherche devenir obsessionnelle, on sent ses sentiments frôler les larmes... On pourrait appeler le film "A la recherche du temps perdu", mais il y a aussi quelque chose de Citizen Kane dans cette façon d'élargir le champ de ses investigations pour déceler la vérité d'un détail. Reprise est un film hyper-sensible, supérieurement intelligent, et un vrai projet de cinéma. Dans les centaines de films qui passent en ce moment sur mai 68, un sommet.