On lit et on entend un peu partout que ce film serait très chiant, voire insupportable dans son rythme certes hyper-lent ; eh bien c'est totalement faux, et j'irai même jusqu'à dire que c'est un film qui passe comme un souffle, parfaitement rythmé et dosé, et d'une sombre beauté.

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D'accord, on est dans le genre de cinéma qui érige l'ellipse en totem, qui diffuse les informations au compte-goutte (quand il les diffuse), et décide de prendre son temps pour raconter. La trame est simplissime : deux êtres tourmentés par le deuil (un vieux qui a perdu sa femme, une jeune femme qui a perdu son enfant), se h_3_ill_915599_cannes_mogariretrouvent à errer dans une forêt mystérieuse, qui va s'avérer être le lieu de la métamorphose, de l'apaisement, de la joie retrouvée. Le premier tiers de La Forêt de Mogari fait la part belle aux paysages ouverts, aux tâtonnements sociaux de nos deux bras-cassés, aux minuscules regards, aux interstices de bonheur au milieu de la douleur. Filmant l'univers en grande esthète, Kawase donne à voir des cadres absolument sublimes, et place ses personnages au milieu du cosmos, à ciel ouvert, dans un grand élan d'animisme ou de panthéisme : des bois filmés du ciel ou des cadres à hauteur d'homme, en tout cas une mise en scène qui définit brillamment le dessein du film : il va être question de rapport à la nature, et d'une nature salvatrice en même temps que rude d'accès. La course joyeuse des deux protagonistes au milieu des rangées de... c'est quoi cette plante ?... est absolument magnifique, un moment de joie débarrassé de toute contrainte narrative, un regard d'une grande humanité sur deux êtres qui jouent comme des gosses après avoir souffert. Il y a aussi une très belle scène de fantôme, où le vieux retrouve pour quelques instants feue son épouse pour un duo au piano d'une grande sensibilité.

18817662Après un bête accident de voiture (soigneusement laissé hors-champs), ces deux-là se retrouvent donc dans la forêt, et du coup l'axe du regard change. De cadres dominateurs, on passe à des cadres en contre-plongée, et on ne compte plus le nombre de plans d'yeux tournés vers le ciel, vers la cime des arbres. La forêt, hostile parfois (on reçoit des branches sur la tronche, on tombe dans des trous), accueillante la plupart du temps, est approchée comme un bain salvateur pour nos compères, qui vont la silloner en tout sens en un long voyage initiatique. Les rapports se creusent, jusqu'à une scène sublime, sous la pluie, où le vieux devient l'enfant disparu de la jeune femme, et où elle-même devient la femme du premier : elle se déshabille pour le serrer contre elle et le réchauffer, en un mouvement beaucoup plus maternel qu'érotique. Si le trait de Kawase est parfois un poil lourd (la foret_mogari_2symbolique finale de la boîte à musique est en trop), elle traite pourtant le sujet avec une subtilité qui épate, notamment grâce à un énorme travail sur le son (elle filme l'indicible, le vent, le temps, peut-être même la présence de Dieu, uniquement grâce à ces récurrences de bruits de la nature, parfois trop forts, parfois totalement effacés pour être remplacés par le frottement d'un tissu, par un souffle). On se love dans ces images extraordinairement belles comme dans un cocon, et on se laisse bercer par cette vision très allanguie de la nature, qui apparaît comme une poche maternelle, comme un sas de suspension du temps. Le rythme est totalement justifié par cette vision, et on ne peut qu'applaudir devant ces plans qui s'étirent, ces plans-séquences subtils, cette caméra à l'épaule qui traque la moindre mouvement tout en restant étonnament pudique et sensible. Encore une fois un très beau travail de Kawase.   (Gols 12/01/08)


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Totalement en accord avec mon vieux compère sur ce film ("Mo gari" signifie étymologiquement "la fin du deuil" comme le souligne en post-scriptum Kawase) qui est d'une pudeur extrême sur un thème rarement aussi bien abordé au cinéma. Machiko et Shigeki finissent par se trouver, par s'unir dans leur lutte, après s'être heurtés (il l'envoie bouler grave dans un premier temps) puis courus après lors d'un jeu à perdre haleine. S'ils demeurent tous les deux en vie, ils ne semblent plus avoir réellement d'existence propre, restant en vie, en état de survie, uniquement parce qu'ils mangent, comme leur annonce l'espèce de gourou. Leur être intérieur est totalement mort, éteint, n'ayant point fait le deuil, lui de sa femme disparue il y a 33 ans, elle de son enfant dont elle se reproche de l'avoir abandonné l'espace d'une seconde; si l'on découvre ces éléments avec parcimonie, on comprend que ce voyage dans la forêt sera pour eux l'occasion de régler leurs comptes avec leur passé; lors du passage crucial de la rivière, sans que l'on sache vraiment si son enfant est mort noyé ou dans d'autres circonstances, Machiko, voyant la situation dangereuse à laquelle s'expose Shigeki, pique une véritable crise de nerfs salvatrice, qui va, par la suite, comme leur insuffler une nouvelle vie. C'est d'ailleurs le leitmotiv de Machiko "on est en vie, on est en vie" lors de cette magnifique scène où elle transmet toute sa chaleur humaine à son aîné. Pour ce qui est de la beauté des images, des plans et du son (aspect d'autant plus frappant que par le plus grand des hasards un vent du feu de Dieu souffle en ce moment sur Shanghai - oui, pour la petite histoire...), je renvoie à l'analyse ci-dessus qui décrit en détail l'immense travail de mise en scène de Kawase qui frôle la perfection : le film nous happe pour ne plus nous lâcher, et cette "quête" dans la forêt qui va permettre au vieil homme d'entrer une dernière fois en contact avec son passé (et de retrouver "sa jeunesse" donc un sens à sa vie) est un miracle de justesse et d'émotions (bien que l'issue soit différente, on penserait presque à la Ballade de Narayama dans cette association entre deux générations). Kawase creuse peu à peu son sillon dans le cinéma japonais contemporain.   (Shang 13/05/08)

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