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Le nouveau Van Sant revient encore et encore sur les interrogations esthétiques de ses 3 aînés (Elephant, Gerry et Last Days), et pourtant jamais on ne s'ennuie de ces essais sans cesse remis en question, de ces répétitions d'un film à l'autre, de cette radicalité formelle de plus en plus précise et aride. Paranoid Park est encore une fois un très grand film, qui flirte avec l'art contemporain sans jamais que ça passe pour de la provocation ou de la pose : la sincérité de Van Sant en ce qui concerne ses expériences est totale, ça saute aux yeux, et chaque tentative esthétique est menée par une réelle volonté, une réelle curiosité.

509786560_29574ffd25_oQue ce soit ces très longs plans au ralenti, où Van Sant n'a jamais été aussi près de trouver le Rien total, ou ces incessantes répétitions de la même scène sous des angles différents, que ce soit ces choix de musique insensées (de Rota à de l'électro branchouille) ou cette façon de terminer chacun de ses films en plein milieu de l'histoire, le film convainc toujours. C'est même très émouvant de découvrir un Van Sant complètement happé par ce mystérieux monde des skatteurs, et le filmer en vrai candide : la première scène au Park, caméra à l'épaule qui balaye tout l'espace pour cadrer maladroitement des jeunes garçons qui volent, des graffitis, du béton, est géniale, le réalisateur semble émerveillé par ce monde autant que son jeune héros. Ces plans faussement improvisés alternent avec les désormais célèbres travellings avant du maître, ici peut-être moins parfaits que dans 20071025gusvansantgrosplanElephant, ou des gros plans absolument incroyables, longues pauses sur des visages dont on finit par connaître chaque pores de peau. Le cinéaste aime visiblement passionément ses acteurs, mais sans que cela devienne trouble comme dans les films de Clark : il les suit dans leurs mystères, dans leur opacité, dans leurs comportements étranges (on s'allonge subitement sur un trottoir, on ricane devant la photo d'un cadavre, on hurle de joie dans un train qui roule à 2 à l'heure), et les regarde en vrai amoureux du monde et des hommes, avec certainement plus de nostalgie que de désir. Il y a quelque chose de l'enfance perdue dans les derniers Van Sant, et celui-ci est peut-être le plus directement lisible.

Car il faut dire que Paranoid Park est aussi un des Van Sant les plus faciles d'accès, malgré l'aspect expérimental de ses rythmes. Il y a une vraie trame là-dedans, presque une intrigue policière, là où les untitledprécédents opus poussaient l'exigence jusqu'à la suppression de la trame, au simple enregistrement de corps en mouvement, imposant une réflexion profonde sur la place du regard dans le dispositif de la vie, une variante magnifique sur le réalisme poétique cher aux cinéastes français des années 40. Ici, Van Sant revient à un scénario plus construit, et c'est peut-être ce qui déçoit un chouille là-dedans. En voulant raconter, plusieurs scènes sont un poil fades, simplement narratives, et on préfère largement ces scènes "inutiles" du point de vue de l'histoire, qui suspendent l'espace et la temps avec une grande maîtrise. Ceci dit, ce léger défaut fait long feu, car la construction du scénario est impeccable : on a l'impression que Van Sant tourne inlassablement la même scène, répétant et répététant encore, peaufinant de plus en plus, ajoutant tel détail, tel angle de vue, jusqu'à trouver la solution, aussi bien "policière" qu'esthétique, de son plan. Cette façon de revenir sans cesse au même 18766516_w434_h289_q80endroit pour tenter de percer le mystère de ce personnage est hyper-intelligente : elle est justifiée par le personnage qui revient en esprit sur les lieux de son crime, sur les épisodes du drame ; elle est justifiée aussi par cette approche infiniment modeste de Van Sant vis-à-vis des skatteurs, qui le fait y revenir sans cesse pour tenter d'en comprendre les codes.

Paranoid Park est donc une fois de plus un très grand moment d'expérimentation, en même temps qu'un film simple et sincère. Il va certainement moins loin que ses trois prédecesseurs, mais il ne ressemble encore une fois à rien d'autre. Van Sant est décidément un cinéaste hors du temps, gloire à lui.   (Gols 31/10/07)


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Je ne suis pas sûr qu'avec mon collègue on goûte exactement les mêmes choses, les mêmes sensations, dans le cinéma de Gus Van Sant, mais bon, on est au moins d'accord sur le côté bluffant de son oeuvre. J'ai adoré pour ma part le travail effectué par l'éternel Christopher Doyle qui semble avoir trouvé avec le Gus un partenaire de choix : images vidéo de skaters en pleine action (cela me fait penser à l'anecdote d'un ami qui a assisté à une conférence du Doyle, fieffé buveur apparemment, où ce dernier disait que c'était l'un de ses tournages les plus difficiles car il est difficile de tenir sur un skate avec une caméra dans une main et une bière dans l'autre...), lumière qui vient flasher certaines images comme de soudaines révélations ou prises de conscience, netteté parfaite des plans montrant cette jeunesse encore innocente, magnifique flou en arrière plan à mesure que le héros, Alex, se renferme de plus en plus en lui même, comme un voile entre lui et le monde extérieur (notamment lors de son unique discussion avec son père où Alex se révèle incapable de lui dire ce qu'il a vraiment sur le coeur), jeux d'ombres où les visages finissent par disparaître complètement sous leur capuche comme pour souligner une profonde dépression, extatique (je pèse mon mot) séquence au ralenti, sous la douche, où tout le poids du monde, par le biais de ces quelques gouttelettes, semble s'abattre sur les épaules d'Alex qui semble enfin réaliser toute l'horreur de sa situation...

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Christopher Doyle aux manettes, à la musique Nino Rota (B.O. de Juliette des Esprits mais aussi d'Amarcord lors de l'extraordinaire scène de la séparation entre Alex et sa copine où le son direct est coupé) ou encore le regretté Elliot Smith dont la petite musique tristoune convient une nouvelle fois à la perfection à l'univers de Van Sant. Un Van Sant dont j'ai pour ma part justement apprécié la volonté narrative (après Gerry, comment serait-il encore possible de raréfier plus l'action...?): si "l'accident" est central à l'intrigue, GVS se concentre surtout sur l'évolution de son héros qui se débat face à cet événement; les multiples répétitions font sens dans la mesure où Alex n'a de cesse de ressasser, de se repasser en tête le film (avant, pendant et après) de ce moment sordide ("Si on allait à Paranoid Park ?" petite suggestion hasardeuse de son ami, répétée deux fois dans le film comme deux coups frappés sur la porte du malheur (ouais je viens de faire L'Etranger en cours, forcément, des trucs restent en tête)); en ce qui concerne l'entourage d'Alex, isolement presque total : son pote skater ne semble penser qu'à lui-même, sa chtite copine pom-pom girl est bien mimi mais définitivement sans fond (elle se précipite sur son téléphone pour annoncer immédiatement à son amie qu'elle n'est plus vierge, on appelle cela le tact), les parents, à peine entr'aperçus (on ne voit la mère que de dos) sont transparents, seule l'acnéique Macy vient là pour sortir Alex du trou psychologique dans lequel il a sombré (scène un peu facile lorsqu'elle le traîne en vélo alors qu'il est en skate mais qui fait sens : c'est la seule à laquelle il puisse vraiment se raccrocher). Bref, à mes yeux, un excellent Gus après sa trilogie sur la quête du vide (attention, respect, Gerry est l'oeuvre ultime des Années 2000 quand même).   (Shang 12/05/08)

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