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Pas très passionnante, cette incursion de Bouddha dans le film d'aventures en costumes. Pour ce dernier opus britannique, on sent le compère empêtré dans ses problèmes de scénario, un peu gêné par le jeu outrancier de Laughton (en roue libre, et pourtant assez génial), et décontenancé devant le peu de matière pour s'exprimer... Jamaica Inn, du coup, est un de ses films les moins personnels, les moins stylisés, se contentant de remplir (certes brillamment) son cahier des charges.

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Hitch n'est pas fait pour le film à la Stevenson, et on dirait que le film a été écrit pour le Fritz Lang de Moonfleet : rapports familiaux troubles, tempêtes impétueuses, cavalcades, tout y est pour faire un grand film d'aventures. C'est juste que ce n'est pas hitchcockien. Le gars s'efforce pourtant, et réussit souvent, de planter une atmosphère, que son sens de la lumière, notamment, l'aide à obtenir. La traversée de la diligence dans les grandes étendues écossaises au début, l'ambiance de la taverne pleine de criminels sans morale, ou les séquences dantesques de naufrages sur les rochers, rappellent avec bonheur les grands auteurs anglais classiques, Brontë surtout. Hitch joue avec les ombres, striant son écran d'angles aigüs et de recoins cachés, sûrement pour compenser un scéanrio qui réserve peu de secrets (la double personnalité de Laughton fait long feu : au bout de 25 minutes, Hitch est obligé de le dévoiler, ce qui empêche le vrai suspense). Tourné surtout en plans moyens ou en gros plans, le film déroule de nombreuses séquences de champ/contre-champ un peu fades, de dialogues trop longs, et on respire enfin quand il filme la nature (les scènes au bord de l'eau). Ceci dit, il y a là certains des plus beaux gros plans d'Hitchcock : la photogénie sidérante de Maureen O'Hara y est pour beaucoup, une révélation dans tous les sens du terme, qui la place d'emblée parmi les grandes icônes de Bouddha. Le plaisir qu'il semble ressentir à torturer son visage dans tous les sens atteste bien d'ailleurs de la fascination cinégénique qu'elle lui fait éprouver ; elle finira en madone sacrifiée, baillonnée et martyre, une des images les plus fortes de son cinéma.

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Il y a, au milieu de ce plat sans épices, quelques audaces stylistiques bien senties, comme cette ellipse inventive : un homme ligotté sur une chaise supplie une femme de le libérer, un insert sur une autre scène, puis la même femme avec la chaise vide à ses pieds, on dirait du Dreyer. Il y a aussi une de ces images mythiques qu'on imaginerait bien filmée au ralenti par le Godard de Histoire(s) du Cinéma : O'Hara se débattant avec un drapeau en feu au milieu de la tempête, apparition fantômatique et infiniment belle. La dernière demi-heure rassemble d'ailleurs toutes les idées du film, jusqu'à ce final grandiose dans un port filmé en studio, tout en plongées et en tumulte (je vais pas vous dévoiler la fin, quand même). Mais l'ensemble reste décevant dans la carrière de Hitch. Il a bien fait de quitter l'Angleterre après Jamaica Inn : un an plus tard, il pondra Rebecca, un autre niveau.

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