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Une réputation de film-culte pas volée pour ce fantastique road-movie franchement en-dehors de tout carcan. En fait, Two-lane Blacktop semble bien signer, disons avec Easy Rider, une rupture totale avec le cinéma américain "d'avant" et annoncer les grands films indépendants d'aujourd'hui. Il y a du Gus Van Sant dans ces personnages mutiques, sans histoire ni noms, perdus au milieu d'une Amérique des petites routes, sans objectif et sans affect. Il y a surtout du Beckett (ça faisait longtemps) dans cette atmosphère de déréliction, et dans la volonté de la part d'Hellman de faire sortir son histoire de la simple trame pour mieux dessiner un univers vide et déserté.

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Ca commence pourtant comme un bon vieux film à l'ancienne, qui s'appuie d'ailleurs sur des tas de motifs du rêve américain dans toute son acception : grosses bagnoles, liberté, jolies poupées qui font du stop, et un enjeu qui promet du suspense : les deux héros proposent à un troisième larron de faire une course jusqu'à Washington, le premier arrivé gagnant la voiture de l'autre. On se dit qu'on va assister à une course-poursuite effrénée au son du folk et dans la fumée des pétards... mais très vite, Hellman calme nos propensions à nous reposer sur les règles établies. Il s'avère que la course va se perdre dans la nonchalance opaque des personnages, dans leur mélancolie sans affect, dans le vide de leurs vie. Les voitures cessent très vite de rouler, on se pose dans des minuscules stations-services pour changer une pièce, on échange des regards dans des restaurants routiers, on stoppe sur le bord des routes pour charger des auto-stoppeurs improbables. Petit à petit, le film se creuse de l'intérieur, sabotant toute espérance de suspense ou d'aventure.

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Hellman semble vouloir dresser le portrait d'une génération perdue, une de plus : les comportements des personnages ne sont jamais expliqués, et se réduisent d'ailleurs souvent à la portion congrue ; les dialogues tiennent sur une ligne, et sont totalement vidés de toute émotion. Le danger de la vitesse, l'amour, la camaraderie, toutes ces choses qui auraient pu déclencher l'émotion, Hellman les laisse hors-champ, préférant filmer des êtres abandonnés au sein d'un pays vidé de sens et de beauté, préférant les montrer agissant sans aucun but. C'est comme si le film comportait une bonde dans son fond, qui laisserait au fur et à mesure s'écouler tout le gras, pour ne garder que la surface. Le dernier plan se perd d'ailleurs dans le cramage de la pellicule elle-même, sans que le résultat de la course ne soit donné. On prend les personnages à un moment de leur vie, on les lâche un peu plus tard, alléatoirement, au mépris de toute règle scénaristique.

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C'est peu de dire que cette audace est payante. Ca aurait pu faire de Two-lane Blacktop un film froid, transparent ; ça en fait un courageux film expérimental et étrange, à la frontière du rêve, et qui marque clairement la frontière entre deux cinémas, entre deux générations : une société tournée vers le spectacle et l'efficacité, encore naïve dans son espoir de grandeur (Warren Oates, ses mensonges, son romantisme, ses rêves de petit bourgeois, qui charge des voyageurs tous représentatifs d'un état de la société américaine), une autre abandonnée dans un monde qu'elle ne comprend pas et dont elle tente malgré tout de profiter (les deux chauffeurs, tendus par un seul but : leur voiture). Grand film abstrait, Two-lane Blacktop est la matrice de Gerry, et ce en 1971, ce qui vous l'avouerez ne manque pas de panache. Tout simplement bluffant.   (Gols 23/03/08)

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cov_two_lane_blacktopPas grand chose à rajouter à ce bien joli film itinérant qui ne se prend point trop la tête. Il faut noter quand même la présence de James Taylor (sans sa gratte, heureusement) dans le rôle du conducteur de la Chevy; s'il est bel et bien obsédé par sa bagnole, il finit malgré tout par développer un sérieux penchant pour la chtite : impossibilité à vouloir l'avouer à son compagnon de route ("Te prends po le chou, elle va te brûler" - traduction libre) et même à se l'avouer, ce personnage quasi mutique fonce vers une destination qui ne cesse de changer au gré de ses humeurs. Qu'importe la caisse, pourvu qu'on ait l'ivresse du voyage, on est bien en ce début des années 70 où les anciennes valeurs ont la vie dure : la chtite ne cesse de se plaindre à l'arrière de la bagnole ("je ne peux pas venir devant, c'est réservé aux mâles ?!" - ouais) - le féminisme est en route et elle n'attendra point la permission des deux larrons pour voler de ses propres ailes -,  Harry Dean Stanton -le cow-boy fou, le vrai- tente une passe au conducteur de la GTO ("Bah c'était juste pour te relaxer, cool man") - le gay stoppeur décomplexé, vintage -, on aime la vitesse et les grosses bagnoles certes mais tout en sachant parfaitement que cela ne mène nulle part.

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Histoire purement existentielle qui ravit en effet par une nonchalance permanente qui se contente de coller aux basques, ou aux pneus, des protagonistes. Warren Oates, le driver de la GTO, en parfait papa (un croisement de Pierre Richard qui se la pète et de Stévenin pas cool) qui choppe tout ce qu'il trouve au bord de la route (hilarant, le hippie qui tient trente secondes dans la caisse) et qui raconte bobard sur bobard ce qui a une méchante tendance à n'intéresser personne. On se sent un peu comme un bébé qu'on aurait laissé au bord de la route (je dis ça, normal, je suis né en plein) pour ne pas gêner la progression de ces cow-boys sur leurs chevaux mécaniques. Un beau film d'errance, un portrait sûrement de toute une génération perdue d'avance où l'on pensait avant tout à hitter the road, Jack. On sent presque le vent qui s'engouffre dans les cheveux à la portière...   (Shang 06/05/08)

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