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Encore un immense chef-d'oeuvre à mettre sur l'ardoise de Bouddha. Rebecca est une perfection de bout en bout, autant réussi du point de vue esthétique (un noir et blanc à se damner, des jeux d'ombres et de lumière incroyables, une musique de Waxman qui épouse chaque geste des personnages, un montage d'une élégance sublime) qu'au niveau du scénario, bien retors et ménageant son lot de romance, d'épouvante et d'intrigue policière.

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Le film est une sorte de juste milieu entre Vertigo (c'est le même thème de la femme qui doit prendre la place d'une autre) et Spellbound (un passé refoulé qui ressurgit), avec une petite touche de romantisme pur jus. La première partie est lumineuse, très enjouée, laissant la place à un humour très caustique endossé notamment par une vieille rombière de la haute. Le soleil irradie chacun des plans, et on sent Hitch tout heureux de s'amuser avec son intrigue amoureuse mignonne, qu'il teinte à peine de la noirceur à venir. Tel un peintre, il insuffle de toutes petites touches de déviance dans son univers superficiel de roman à l'eau de rose : c'est un plan magnifique sur un homme prêt à se jeter d'une falaise, c'est le jeu tout en tristesse de Laurence Olivier (extraordinaire), ou c'est déjà la critique sociale qui s'abat sur la pauvre Joan Fontaine.

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Et puis subitement, le film sombre dans une noirceur romantique à la Edgar Poe, et Hitch oublie désormais tout humour. Sa caméra se fait très lente, à l'unisson avec ces longs plans-séquence "filés", ces mouvements très coulés qui vont faire le style du film. Hitch a trouvé une de ses plus belles héroïnes : une maison, qui conserve en elle tous les souvenirs douloureux de Maxime de Winter. La précision infinie des accessoires et des décors, la beauté des contrastes, la façon dont Hitch dévoile très lentement les pièces et les habitants de la demeure, tout confère à plonger dès lors Rebecca dans une sorte d'antichambre de la mort, un espace où le temps s'est arrêté, empli de fantômes et de frustration. Le personnage génial de Mrs Danvers, en gardien de cet enfer, finit d'achever le tableau : comme dans Vertigo, on est déjà dans la mort. Mrs Danvers apparaît systématiquement sans qu'on l'ait vue venir, et se déplace comme en lévitation. Le visage prodigieux de l'actrice, sa façon "murnauesque" de se déplacer, de poser ses regards, de prendre un objet, en fait un des personnages d'épouvante les mieux dessinés de l'oeuvre de Hitch. Chacune de ses scènes avec Joan Fontaine est une merveille de précision, l'écran étant coupé en deux entre la morbidité de l'une et la solarité de l'autre.

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Il y a 1000 idées par minute dans cette partie, du chien Jasper qui témoigne de chaque bouleversement de la trame (d'abord maître-Cerbère des lieux, puis traître, puis gardien de Fontaine, puis fidèle compagnon) à la scène hallucinante de monologue de Laurence Olivier : Hitch décide pour une fois de se passer du flash-back, laissant l'acteur parler très longtemps, et choisissant simplement de placer sa caméra comme elle aurait été placée s'il avait fait un flash-back (faut le voir pour comprendre) ; Rebecca devient un pur fantôme, une présence/absence, une icône de cinéma alors même qu'elle est absente du film ; scène qui fait d'ailleurs pendant à une autre, celle où Fontaine et Olivier regardent leur film de mariage, et dans laquelle Fontaine pénètre directement l'écran, devient une sorte de personnage de film dans le film (l'équivalent de Grace Kelly dans Rear Window). Une fois encore, Hitch sait mettre le zoom sur le détail perdu dans l'immensité d'un décor, ici la lettre R qui se retrouve sur chaque objet de la maison, témoignant de la présence fantômatique de Rebecca. Il y a aussi une scène de brouillard digne des meilleurs romans de Stevenson, où les acteurs disparaissent dans le gris, comme un bain purificateur. C'est plus que génial.

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Puis on en vient à une partie plus policière, mais non moins intéressante (puisque portée en partie par le toujours grandiose George Sanders). Là, c'est coup de théâtre sur coup de théâtre, on regarde ça bouche bée, en admirant au passage les transparences célèbres du maître, ses décors de studio magnifiques ou sa façon de placer ses acteurs dans l'écran. Le film, malgré ce découpage assez éclectique en trois parties distinctes, est d'une étonnante homogénéité, suivant son chemin en ligne droite, et nous entraînant avec lui dans un mouvement symphonique (rehaussé par cette musique envoûtante et omniprésente). C'est immense.  (Gols 04/05/08)

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Ah oui, tiens, j'ai plutôt pensé pour ma part à une sorte de négatif de Vertigo (si on fait fi de l'anachronisme) tant ce film, en noir et blanc, n'est pas vraiment finalement la recherche de la femme aimée dans une autre mais au contraire (bien qu'au départ la piste ne soit pas si claire), l'oubli de la femme aimée dans une autre (tache tout autant ardue et qui flirte plus d'une fois, au gré des circonstances, avec l'échec). Ne voulant point revenir sur les points brillamment soulignés par mon compère (le chien, en effet, la musique de Waxman au niveau des meilleurs BO d'Herrmann, le jeu tout en pudeur et en tact d'Olivier et la présence de cette vieille canaille de Sanders aussi à l'aise en gentleman grand crin qu'en vieille salope maître-chanteur...), j'évoquerai deux-trois autres pistes tout autant réussies : tout d'abord, cette fantastique demeure gothique dont je gardais des images ultra-précises en tête ; dès l'arrivée en ce lieu, avec sa ruche de serviteurs, on sent toute l'atmosphère lourde du souvenir comme si la Rebecca avait laissé sa trace dans chaque coin d'ombre, dans chaque zone de silence. Qui dit serviteurs, transition toute faite, dit forcément Mrs Danvers (Judith Anderson), cette morte-vivante qui suit Joan à la trace, dont la silhouette fantomatique peut apparaître derrière chaque tenture et dont les paroles insidieuses sont comme du venin cherchant à empoisonner à jamais l'esprit pourtant clairvoyant et lucide de la Fontaine.

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Et puis justement il y a la Joan, femme aimante, dévouée, fidèle, aussi à l'aise pour jouer les filles un peu naïves dans les grands hôtels de Monte-Carlo, les filles fragiles qui tremblent à chaque évocation de la disparue Rebecca et les femmes fortes qui, pleines d'empathie envers leur mari, vont le soutenir dans les périodes de doute, dans la tempête ; elle fait penser à une sorte de flamme, souvent chancelante (cette démarche avec ce dos un peu vouté d'une fille qui n'est pas de la haute à l’origine), mais toujours vaillante (toutes les saloperies que la Danvers lui glisse dans l'oreille ne parviennent pas à éteindre sa foi envers son Olivier). En chœur avec mon comparse, je ne peux que souligner également ce jeu magnifique avec les ombres et la lumière, avec notamment en effet cette scène de projection sublime où passent tour à tour sur les visages des deux héros la lumière réjouissante du passé (leur lune de miel) et l'ombre du doute - comme si la demeure de Manderley allait être le tombeau de leur relation (le visage (déjà) décomposé de Olivier ne prête guère à l'optimisme). Le final n'est pas avare en twists divers, tout à fait, et joue sur nos nerfs : on sent dès le départ que toute issue positive et impossible mais on tente malgré tout d'y croire jusqu'au bout – en pure perte, pour une œuvre gothique et noire ? Difficile en tout cas dans la dernière scène de ne pas penser au Horla de Maupassant avec une certaine Danvers mettant fin de façon spectaculaire à tous les "démons" de cette maison. Un must parmi les must du Bouddha.   (Shang - 19/05/19)

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