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Bardem livre une oeuvre d'une classe formelle impressionnante tout en dotant sa réflexion d'une farouche critique des mentalités sous Franco. Film noir, cadres réglés comme du papier à musique, personnages parfaitement dessinés, sens de l'intrigue hitchcockien, montage d'une rare subtilité, il serait bien difficile de trouver à redire sur cette oeuvre espagnole magnifique (Ok, dans l'un des ultimes plans, à l'arrière de la voiture, on voit le gant du caméraman qui traverse une seconde l'écran, mais c'est vraiment pour chercher la petite bête...)

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Maria (Lucia Bosé, magnifique actrice aussi froide, passionnée et intrigante qu'une héroïne du Bouddha) a une liaison adultère avec Juan, "mouton noir", comme il se définit lui-même, d'une famille d'un certain rang (assistant prof à l'université, c'est clair que c'est pas le feu...). Cette romance dure depuis leur adolescence mais Maria a fait le choix après-guerre d'épouser un richissime diplomate. Dès l'ouverture du film, c'est l'incident; ils écrasent en voiture un cycliste : si Juan est prêt à porter secours à l'homme qui respire encore, Maria le houspille pour remonter dans la voiture et prendre la fuite. Bien sûr, la mauvaise conscience ne tarde point à remonter à la surface, d'autant qu'un critique d'art qui a tendance à fouiner un peu trop, menace Maria de chantage; celle-ci ne sait point trop si cet homme parle de l'accident dramatique ou de sa liaison avec Juan et commence à stresser grave. De son côté Juan, lors d'un examen à l'université, découvre dans le journal la mort du cycliste et pète un câble en direct, en renvoyant sans raison l'étudiante au tableau. Celle-ci échoue à l'examen et ne tarde point à lui dire face-à-face ses quatre vérités (il doit son job à un appui politique de sa belle-famille). L'incident ne s'arrête point là puisque les étudiants mis au fait manifestent violemment et demandent son renvoi. Alors qu'un projectile explose une fenêtre, Juan libère sa conscience et décide non seulement de présenter sa démission mais aussi d'avouer son crime. Reste à persuader Maria du bien fondé de cette décision pour pouvoir repartir sur des bases saines...

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Contre-plongée sur l'homme s'avançant vers le cycliste, profondeur du champ admirable avec la femme qui claque la porte de la voiture au loin, image d'un noir et blanc magnifiquement contrasté qui tire vers le sombre, musique speedante, on est happé dès les premiers images dans ce drame. Ensuite au détour de deux séquences qui s'enchaînent dans deux lieux différents, Bardem maîtrise superbement son montage, qu'il s'agisse d'un nuage de fumée de cigarette qui "continue" entre les deux plans (Juan seul qui pense à Maria puis Maria avec son mari), ou une ombre qui traverse le visage de l'héroïne en proie en doute qui se trouve être dans le plan suivant les ombres projetées par un feu de cheminée (Maria est d'abord seule puis se retrouve avec Juan). Ces aspects formels (superbe utilisation des gros plans entre autres) a tendance à participer parfaitement à la montée crescendo de la pression sans jamais nuire au fond de l'intrigue : en ces temps corrompus, est-ce que la justice peut encore triompher ou est-ce que seuls les intérets personnels vont prévaloir ? L'étudiante qui n'hésite pas à dire tout ce qu'elle ressent à son professeur, à la fois son profond sentiment d'injustice, sa volonté de révolte et sa recherche de la vérité, ouvre les yeux à Juan : il lui rappelle tous les idéaux de son passé qu'il avait préféré enterrer pour se contenter de son petit adultère pépère. Il pense alors que son amour pour Maria, qu'elle semble définitivement partager, sera à même de triompher des multiples difficultés rencontrées "sur la route". Bardem, en pleine censure, livre une oeuvre d'une grande noirceur, capable de déciller -tout en captivant- tout bon spectateur. Magistrale, on peut le dire.