Un sublime décor de Trauner avec cette salle immense qui rappelle celle du Procès de Welles ou de Brazil de Gilliam, un petit employé joué par Jack Lemmon qui ne cesse de faire le clown, on se dit qu'on se dirige tout droit vers une des grandes comédies de Wilder et on se trompe. Que le film soit grand, ça non, mais on assiste surtout à une comédie romantique plus amère que douce, qui met plus l'accent sur les petites fêlures de chacun que sur l'aspect joyeux, pétaradant et déluré de la vie.

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Jack Lemmon se fait un poil exploiter par ses chefs, fournissant à ces derniers son appartement pour quelques parties de jambes en l'air en échange d'une promotion qui tarde à venir. Même s'il passe pour ses voisins pour le Hot d'Or 1960, la consolation reste bien maigre vu que, à attendre constamment dehors que la place se libère, il ne gagne bien souvent qu'un bon rhume. Shirley MacLaine (frimousse délicieuse) se fait un poil avoir par son chef, ce dernier, marié, ne cessant de lui promettre un divorce qui tarde à venir. Naïve et crédule, elle lui donne une dernière fois sa chance. Deux personnes qui bossent dans la même compagnie, qui se croisent chaque jour au détour de l'ascenseur, qui ont forcément tout pour être ensemble mais qui semblent surtout destinés à être pris pour des poires par leur entourage. Ces deux solitudes vont forcément finir par se croiser à la suite d'un hasard dramatique, sans pour autant que Wilder joue la carte de la facilité et les fasse automatiquement tomber dans les bras l'un de l'autre. C'est là où le film touche un point sensible dans cette perfection à cerner ces deux caractères : incapables de voir la vérité en face, prêts à se sacrifier au dépend du plaisir des autres (êtres purement égoïstes et profiteurs) et aveuglés par leur propre gentillesse. Le film de Wilder possède une grande maturité, une parfaite lucidité sur cette ère qui s'ouvre où chacun ne cherche qu'à profiter de sa position, de son rang. Lemmon et MacLaine apparaissent comme deux êtres parfaitement inadaptés à ce monde de loups et forment un (non-)couple extrêmement attachant.

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Dans la forme, on est encore époustouflé par la facilité du réalisateur à nous tenir en haleine sur deux heures avec une action qui se passe, pour l'essentiel, dans un petit salon. Il y a un génie dans les dialogues, dans le montage qui permet à la fois les longues séquences parfaitement posées et les petites accélérations de pures comédies, dans la musique qui suit au millimètre les instants de réel désespoir et de tristesse (scène énorme de pathétique (et de drôlerie malgré tout) lorsque Lemmon danse "joue contre joue" avec la fille du bar) et les moments de folie (il faut voir le Lemmon se démener dans sa cuisine, tout à sa joie d'avoir enfin MacLaine chez lui, se servant d'une raquette comme égouttoir pour ses pâtes). Cette garçonnière est beaucoup moins polissonne et légère qu'elle ne le paraît au premier abord, et abrite une magnifique histoire d'amouuuurrrr plus teintée d'une légère pointe de mélancolie que de romantisme exacerbé. Un film juste, tout simplement.      

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