patherblogCe premier volet de la "trilogie d'Apu" a à priori tout pour me révulser : une vision de l'enfance tournée vers l'innocence et la pureté, un scénario doux-amer fait de minuscules et finalement banals faits, un ton gentillet et nostalgique pour parler des souvenirs du passé. Sur le papier, on a très peur de tomber sur un Jean Becker indien, ce qui n'aurait ce me semble pas d'équivalent dans l'horreur.

Heureusement, derrière la caméra, il y a le grand Satyajit, qui transcende cette histoire un peu délavée par une puissance visuelle impressionnante. Dès les premiers plans, on est rassuré : un sublime noir et blanc pour montrer une étrange forêt onirique, une petite fille opaque, une musique (de Ravi Shankar) qui ne cède rien aux archétypes ; l'image et les rythmes sont parfaits, et on sent bien que derrière ces quelques plans fugitifs il y a un vrai regard, une vraie réflexion sur ce que c'est que de filmer des souvenirs 18674401_w434_h_q80d'enfance. Si Pather Panchali est plutôt tourné vers la gaieté et l'innocence, malgré une dernière demi-heure beaucoup plus grave, Ray sait toujours y insuffler une part de déviance, un petit grain de sable salutaire pour faire balancier : les gentils larcins de la petite fille, la pauvreté de la famille, le père absent, sont des éléments scénaristiques qui donnent une épaisseur à cette chronique lumineuse. Il y a également une grand-mère cabossée et trash (qui pique des trucs dans la cuisine) qui apporte, en tout cas visuellement, une dose d'impureté dans ce monde lisse.

18670935_w434_h_q80Et puis après tout, pourquoi ne pas se laisser aller, aussi, à la simple solarité de ce film charmant, qui regarde des êtres vivre ensemble avec chaleur et amour ? Ray filme des petits chats, des zébus étiques, des mères aimantes, des mémés rigolotes et des enfants aux grands yeux, c'est certes un peu trop gentil, mais comme il filme aussi une tempête, un énorme serpent et des voisines salopes, on lui pardonne de pleurer sur son enfance bénie, et on apprécie ce beau moment de mise en scène. Pather Panchali s'approche souvent du conte pour enfants, celui romantique des Allemands du XIXème ; Ray semble aussi avoir vu quelques films américains (la contre-plongée sur le corps de la mamie rappelle les westerns grande époque) ; et pourtant son film reste à 100% indien, ce qui est tout à son honneur. C'est vrai que j'ai du mal à déceler le chef-d'oeuvre total là-dedans, mais je reconnais la grande beauté de l'ensemble, et mon coeur s'est comme il se doit serré sur la fin. Beau travail.