no_quarto_da_vanda_3Dans le genre exigent, No quarto da Vanda pourrait facilement faire figure de leader, si le modèle évident du film (le couple Straub/Huillier) n'était déjà passé par là. Comme eux, Costa ne fait absolument aucune concession par rapport à ses choix, et livre un film radical et difficile. On assiste à 3 heures de documentaire en plans fixes et longs, dont le sujet laisse rêveur par sa vision de la vie paradisiaque : un groupe de toxicos cap-verdiens qui se shootent allègrement dans un quartier de Lisbonne voué à la destruction, meurrent tranquillement et ne communiquent plus, et en parallèle le ballet des bulldozers qui mettent le quartier en miettes. On le voit, on n'est pas forcément dans les cotillons. Sur ce sujet déjà austère, Costa utilise une "mise en scène" spartiate, qui étire le temps comme c'est pas permis : on s'attarde sur une porte fermée, on livre un pan-séquence de 6 minutes sur une pièce plongée dans l'obscurité, on utilise le gros plan avec méfiance, on revient sans cesse sur les mêmes motifs (Vanda dans sa chambre en train de se doper), le tout (presque) sans musique et strictement sans aucun mouvement de caméra.

excavadoraLe monde de Costa est déjà en grande partie englouti dans les ténèbres, de nombreux plans ne laissant apparaître que des bribes de corps, des esquisses de mouvements, au milieu d'une ombre qui bouffe la moitié de l'écran. Les rares sorties dans la rue apparaissent du coup comme inondées de soleil, même si le quartier n'est que misère, crasse et flaques d'eau saumâtre. Les êtres, privés d'énergie, déjà à moitié morts, malades et misérables, sont des sortes de fantômes maigres qui traversent cet univers sans envie, sans but, et dont les conversations se résument souvent à des informations rapides sur le sort de leurs confrères (une telle est morte dans la rue, un autre a manqué se faire brûler vif par des voyous). Seules quelques rencontres donnent lieu à des dialogues un peu plus personnels, notamment une longue plainte sans cris d'un jeune homme cadavérique sur le sens de son combat pour survivre ("J'ai plus souffert pour ce que je n'ai pas fait que pour ce que j'ai fait"). Et, comme un métronome, apparaît de temps en temps l'image de la soeur de Vanda occupée à démêler une pelote de fil.

imagens_artigos_imagem_198_9116Inutile de dire qu'il faut être en forme. C'est l'école de l'épure, celle des Straub disais-je, mais avec cette fois une certaine idée du symbole et de la "construction" qu'auraient sûrement reniée les Straub. La frontière entre fiction et documentaire, par exemple, est très floue, et on ne sait jamais quelle part de mise en scène rentre dans ces plans naturalistes et en même temps très travaillés. L'image du film, malgré le manque de moyens évident, a l'air très réfléchie, et on se dit que Costa a bien dû, ça et là, faire rejouer les scènes pour arriver à un tel résultat. On pense aussi souvent à La Blessure, le film ardu de Nicolas Klotz : même sens de la longueur, même sobriété de montage, même façon de filmer la douleur frontalement. En tout cas, No quarto da Vanda est si lent et exigent qu'il finit par être hypnotique, par nous entraîner avec lui dans cette anti-chambre de l'enfer. Ceci dit, après ça, on a quand même envie d'un bon De Funès.