12 avril 2008
A Bout de Souffle (1960) de Jean-Luc Godard
Comme le disait Jean-Pierre Melville avec quelques années de recul, A Bout de Souffle continue de « garder un charme et une grâce uniques ». Truffaut ne finissait pas de s’interroger sur la magie des femmes et on pourrait de la même façon s’interroger sur ce qui fait la magie d’un film. Considéré comme l’un des films phares de la Nouvelle Vague, ce premier long-métrage de Godard semble ouvrir en 1959 avec, entre autres Les 400 coups de Truffaut et Les Cousins de Chabrol, une nouvelle page du cinéma français. Plutôt que de parler de nouvelle ère du cinéma, Godard, avec un sens toujours aigu de la contradiction, préférera parler de la fin d’une période. Il est vrai que le film emprunte beaucoup au cinéma américain des années 40 et 50, dans sa –mince- trame policière et dans ses multiples références, tout comme il révolutionne, non seulement dans la forme mais aussi dans les thèmes qu’il aborde, toute une façon de concevoir et de penser le cinéma. Le titre peut alors sonner aussi bien comme un point final, une sorte d’essoufflement, que comme une promesse de fuite en avant.
Multiples sont les références à certaines grandes figures mythiques du cinéma hollywoodien (Bogart bien sûr, affiche de cinéma de Plus dure sera la Chute, photo, gestuelle de Michel Poiccard (Belmondo)) mais également à la littérature anglo-saxonne (des polars de Chandler aux romans de Faulkner en passant par un extrait du Portrait de l’Artiste en Jeune homme du Gallois Dylan Thomas) ou encore à l’un des maîtres (et l’un des pères de la Nouvelle Vague) du polar français, Jean-Pierre Melville ; il apparaît lui-même en personne sous les traits de l’écrivain Parvulesco qu’interroge dans une séquence légendaire l’apprentie journaliste Patricia (Jean Seberg). Autant de clins d’œil révérencieux qui servent de toile de fond à cette intrigue policière. L’histoire d’A Bout de Souffle pourrait se résumer en 5 phrases, ce qui constituait d’ailleurs l’ensemble du scénario donné avant le tournage à Belmondo : un homme tue un policier, il monte à Paris pour retrouver une fille et à la fin du film il meurt ou s’il s’échappe. Bien que Truffaut soit crédité sur l’affiche du film en tant que scénariste, aucune des vingt pages qu’il a fournies au préalable ne sera véritablement utilisée, son nom servant surtout la publicité du film après le succès critique et public des 400 coups.
Godard a écrit les dialogues de son film au jour le jour, un film tourné en tout juste 21 jours. Si cette urgence a donné une évidente spontanéité à l’ensemble du film, l’un des apports originaux majeurs de Godard (mais c’est loin d’être le seul) vient de sa décision de couper au montage non point certaines séquences en entier mais d’établir des coupes au sein même des séquences – les fameux « jump cut ». Cette véritable innovation apporte paradoxalement une grande fluidité au film, de la première séquence dans l’appartement d’une jeune fille, à la séquence, vers la fin, dans un autre appartement avec Patricia, en passant par les nombreuses scènes en voiture. Godard ose ce que personne n’avait jamais osé avant, et c’est peut-être ce qui peut encore aujourd’hui définir le mieux le génie, la créativité et l’audace de ce personnage atypique. Dans une interview datée de 1961, on sent non seulement déjà un Godard assez las dans sa façon d’envisager le cinéma et de faire un film (comme si A Bout de Souffle était déjà en soi une sorte d’aboutissement) mais surtout on sent chez lui cet ennui d’avoir fait un film relativement bien reçu par la critique et le public ; il avoue n'être intéressé que par le fait de prendre à contre-pied les attentes du public, une sorte de « lutte » contre la facilité de plaire, ce qui pourrait d’ailleurs caractériser toute sa carrière.
A Bout de Souffle porte également en germe tout le fondement de la pensée de Godard sur l’idée du couple. On a tendance à garder un peu trop à l’esprit l’image de ce couple, formé par la très glamour Jean Seberg et un Jean-Paul Belmondo ultra décontracté, « flirtant » sur les Champs-Elysées. Ils ne cessent en fait tout au long du film de parler sans s’écouter, passant souvent du coq à l’âne, ne semblant véritablement «s’entendre» que sous les draps du lit de Patricia. La décision finale de Patricia n’a en fait rien de surprenant en soi, tant celle-ci illustre le malaise, ou le mal-être de leur relation. L’une des phrases les plus marquantes du film est celle où Michel Poiccard avoue que leur grande erreur fut, lorsqu’ils conversaient, de ne jamais parler que d’eux-mêmes plutôt que de parler de l’autre. Leurs deux univers (culturels et sentimentaux) n’avaient absolument aucune chance, à partir de là, de converger. De multiples divergences apparaissent entre eux tout au long du film, des incompréhensions à l’image de la question récurrente de Patricia «Qu’est-ce que ça veut dire… ?» : il ne s’agit pas seulement de question de traduction mais de « més-entente » constante entre les deux personnages (la toute dernière phrase prononcée par Michel Poiccard, que répète incorrectement l’inspecteur, est particulièrement caractéristique de cette différence de longueur d’ondes).
Godard signe d’entrée de jeu un film « somme » sur lequel il ne cherchera jamais à se reposer. Au contraire, il n’aura de cesse de s’éloigner de plus en plus de la fiction pour expérimenter constamment de nouvelles formes, pour disséquer, littéralement, le pouvoir et le sens des images. Si le succès d’A Bout de Souffle demeure pour lui un « malentendu », il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, ce film reste un petit miracle dans l’histoire du cinéma. A chacun d’y trouver, à sa vision, sa propre respiration, sa source d’inspiration…
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