Troisième long métrage de Jancsó et déjà un style reconnaissable entre tous: de longs plans-séquences, une caméra aux mouvements fluides en diable, quelques vues aériennes d'une grande beauté et une façon de nous faire suivre tout cela à distance - très peu de gros plans - pour nous laisser spectateurs d'une trajectoire erratique. Une grande place est laissée à la nature, à l'immensité de ces paysages vallonnées, alors que sur le fond on ressent toujours parfaitement tous les aspects complètement aléatoires de la guerre, son absurdité, le héros hongrois Joseph ne cessant d'être ballotté d'un endroit un autre, obéissant à des ordres en russe dont il ne comprend pas le sens la plupart du temps.

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Vers la fin de la seconde guerre mondiale -merci la jaquette-, Joseph tente de trouver son chemin pour rentrer chez lui. Quittant rapidement un petit groupe de personnes, il ne tarde pas à se faire d'abord menacer par un trio d'hommes armés puis à être dans la foulée capturé par les cosaques. Il se retrouve dans un camp, effectue la corvée d'eau, mais comme il y a dans leur groupe un homme en trop, l'un des gardes l'empresse de prendre la fuite. Fuite de peu de durée, car au petit matin, il se fait prendre à nouveau par des soldats russes. Il est cette fois-ci assigné en pleine campagne, sous les ordres d'un jeune soldat russe, à la surveillance d'un troupeau de vaches ainsi qu'à la traite des meuh-meuh. Il tente de s'enfuir, mais son compagnon le mitraille et le rejoint derechef pour le mettre en garde contre les mines omniprésentes. Sans jancso_3avoir pratiquement un seul mot en commun, une étrange amitié va se nouer entre les deux jeunes garçons... Il ne se passe pas trente mille trucs, bon, faut avouer qu'il y a po grand chose à faire, si ce n'est le ramassage du lait, tirer au pistolet sur des grenouilles ou traquer la gorette nue qui se baigne dans une proche étendue d'eau; ils croisent également parfois des réfugiés libérés des camps et lorsque Joseph a une nouvelle fois l'occasion de s'échapper, il préfère rester au chevet du soldat russe qui se ressent d'une ancienne blessure faite par les Allemands. Les deux personnages sont en fait totalement livrés à eux-mêmes, même le Russe semble parfois avoir été oublié par les siens, ce qui va forcément favoriser un certain rapprochement. Il y a une scène assez significative et finalement assez cynique pour les deux : les Russes abandonnent Joseph à ce soldat esseulé mais refuse de lui laisser comme compagnon un chien - Joseph ne vaut pas un chien, et l'autre ne mérite pas plus qu'un prisonnier hongrois. Très avare en gros plan, Jancsó (en dehors du sublime plan final) fixe un moment sa caméra sur le visage de Joseph lorsque ce dernier cherche désespérément un docteur pour sauver son ami; mais personne dans un convoi de voitures ne prend la peine de s'arrêter; on lit sur son visage, plus marqué que d'habitude, comme une prise de conscience : est-ce qu'il réalise que finalement tout un chacun est livré à son sort ou est-ce tout simplement comme si cette expérience finissait par lui apporter une certaine maturité ?

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Le film est peut-être moins impressionnant formellement que Les Sans Espoirs ou Rouges et Blancs, mais on retrouve déjà une grande pureté dans ce style qui tente plus de nous "montrer", de nous "donner à voir" que de procéder à une analyse psychologique fouillée des personnages; Joseph est complètement perdu au milieu de ces revirements de l'histoire et échappe plusieurs fois à la mort par le plus grand des hasards. Jancsó est définitivement un des grands du cinéma hongrois et on se demande, mis à part la réédition de cinq de ses oeuvres datant des années 60 et du début des années 70, ce que peuvent bien valoir la trentaine d'oeuvres qu'il a tournées depuis - po facile d'apprendre le hongrois, uniquement pour avoir, éventuellement, l'opportunité  d'y accéder...