18811178_w434_h_q80On passe tranquillement des films pointus visionnés par mon collègue depuis quelques jours (Herzog, Godard, respects) à Eric et Ramzy, ce qui prouve bien notre éclectisme à défaut de notre santé mentale. Lisant partout des critiques affligées de Steak qui soutiennent que le film n'est pas drôle, ou alors des critiques dythirambiques affirmant que c'est la comédie de 2007 (ils ont pas dû voir La Môme), c'est avec sympathie que j'ai appuyé sur "play"... et bien m'en a pris. Dupieux réalise une chose étrange, inclassable, mal fagottée peut-être mais ambitieuse en tout cas, même si le projet reste opaque.

En fait, le problème est que tout ça manque pas mal de squelette. Privé de colonne vertébrale, le sujet se 18811173_w434_h_q80perd dans trop de directions différentes. On ne sait pas trop si on est en train de nous raconter la re-naissance mentale d'un gars qui sort de prison (Eric) ou la volonté insatiable de trouver une identité à travers la communauté (Ramzy) ; on ne sait pas s'il est question d'une critique de la mode, à travers ce petit groupe qui a fait de son train de vie un archétype d'aseptisation ou si c'est justement un film hyper-fashion, en ce qu'il tente de trouver de nouvelles voies, de nouveaux codes pour s'exprimer. Les "Chivers", le groupe en question, inventent des nouvelles façons de se dire bonjour, des nouvelles musiques (beau travail de Sébastien Tellier), des jeux aux règles absconses, des langages parallèles, créant ainsi un micro-monde refermé sur lui-même, et affirmant ainsi une belle indépendance ; mais en même temps ce sont des codes basés sur la globalisation des goûts esthétiques, sur une sorte de fascisme intransigent. Critique ou assentiment ? Ca reste peu clair, et du coup Steak navigue un peu entre deux eaux, manque un peu de couilles pour tout dire.

18771579_w434_h_q80Pourtant, il y a quelque chose d'intrigant là-dedans. D'abord parce que Dupieux ne se laisse pas faire par ses deux stars, et les dirige avec poigne. Moins en roue libre que d'habitude (malgré quelques concessions), Eric et Ramzy sont bons, tout simplement, presque sobres. Dupieux sait pourtant utiliser la tchatche habituelle des gugusses, dans une scène à l'hôpital par exemple, où le flot verbal d'Eric sert la scène sans être un pur gag, ou dans un très beau plan-séquence où leur don pour l'impro est très bien mis en valeur par la longueur du plan. Dissimulant le visage de Ramzy sous des bandages pendant une grande partie du film, le réalisateur prend le risque d'effacer l'abattage habituel de l'acteur pour en faire une pure forme, bien vu. La mise en scène les suit sans se faire phagocyter par eux, affichant tranquillement des références nobles (ça va de Orange Mécanique, dans la 18771577_w434_h_q80description des "Chivers", à Buñuel, dans un enlèvement surréaliste de petite fille), et se permettant des digressions d'une douce folie (un cours de piano lentissime). Pas de gag effectivement, même si le film est souvent drôle (Eric est vraiment subtil) ; au contraire, un aspect sombre, presque violent, ressort de ce bidule à part, encore très maladroit, encore hésitant, mais attachant. Si la nouvelle comédie à la française ressemble plus à ça qu'à Camping, je prends.