zelig1Une oeuvre qu'on a tendance à oublier dans la filmographie pléthorique du bon Woody, et qui pourtant est définitivement à classer dans le haut du panier. Peut-être un peu plus discret que ses autres films (et c'est justement le sujet même de Zelig), moins fourni en gags malgré des tirades encore une fois excellentes, ce film court et net est sans conteste un des plus profonds de so auteur, un des plus mélancoliques aussi.

Leonard Zelig est un homme-caméléon, un gars assoiffé d'amour et de reconnaissance qui prend la forme des gens qui l'entourent : il devient gros entouré d'obèses, noir entouré de zelig001noirs, psy entouré de psys. Woody situe cette histoire dans la folie innocente des années 20, et habille son film comme un documentaire, avec force images d'actualités zébrées, moult photos floues, et des interviews de pointures (il y a entre autres la vraie Susan Sontag et le vrai Bruno Bettelheim). Techniquement d'abord, Zelig est parfaitement réussi, Woody parvenant à trouver non seulement des trucages impeccables pour incruster son héros dans des images de l'époque, mais aussi l'esprit-même des films de cette époque : ses actualités sont parfaitement crédibles, image rayée, voix nasillardes, costumes au taquet, chansons qu'on croirait enregistrées il y a 80 ans.

Sans_titreBien sûr, le sujet donne droit à des moments de comédie particulièrement hilarants : Zelig se transformant en catholique et se faisant assommer à coups de bulle par le Pape, Zelig transformé en Sioux, Zelig serrant la pogne à Churchill, etc. Les séances de thérapie avec Mia Farrow, qui joue sa psy, sont poilantes à souhait, grâce à un jeu tout en finesse des deux protagonistes et à des dialogues subtils comme sait si bien les pondre le Woody (un exemple : "j'ai demandé à un rabbin quel était le sens de la vie ; il m'a donné le sens de la vie, mais en hébreu, puis il m'a demandé 600 dollars pour m'apprendre l'hébreu").

Mais ce sujet donne surtout lieu à une réflexion assez profonde sur l'identité en général, celle d'un artiste (Allen lui-même) en lutte avec son ego, celle d'un homme par rapport à l'image qu'il donne, et aussi celle Sans_titre1beaucoup plus d'actualités dans ces années-là (et aujourd'hui encore) de l'appartenance à une communauté. Zelig, comme Woody, est Juif, et dès le début du film en proie à l'antisémitisme de ses voisins. C'est pour échapper au racisme qu'il devient un homme sans personnalité, qui tente de se cacher dans la masse pour qu'on l'oublie. A ce titre, la scène où Zelig devient un des bras droits d'Hitler prend une dimension glaçante et intelligente. Si Woody s'amuse encore avec cette identité juive à travers des gags visuels, il traite pour la première fois du malheur de sa communauté, et de cette période trouble de la montée du nazisme en Europe et aux Etats-Unis. Sous l'insouciance des garden-parties et des danses trémoussantes se cache un film sombre et tourmenté, qui a la politesse de se dissimuler sous la drôlerie. Pas de mélodrame ici, pas d'esclandre ou de cris de révolte : juste l'enregistrement d'un fait, à travers le portrait d'un homme sans qualité, émouvant justement par son malheur.

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