post_2033975_1194419029Plus néo-réaliste que jamais, Antonioni se propose de montrer à notre jeunesse fugueuse que le crime ne paie point et que les envies de grandeur et de réussite à tout prix, si elles font bien sur les premières pages de journaux ou remplissent les écrans de cinoche, ne sont finalement que sordides. Aucun héroïsme chez ces jeunes gens prêts à tuer pour de l'argent ou la célébrité, uniquement un triomphe de l'ego, de l'individualisme qui sonne comme une déchéance. En trois récits situés en France, en Italie et en Angleterre, il tente d'illustrer le destin de ces fils de bonnes familles qui se brûlent les ailes pour rien et retombent à terre comme un paquet de linge sale.

Le premier récit suit quatre jeunes gens qui jalousent un de leurs amis (Jean-Pierre Mocky himself, 24 ans, tout pimpant) qui parade avec des poches pleines çacomme de biffetons. Ils montent un plan à deux balles pour le flinguer et le détrousser, une charmante jeune fille allant jusqu'à le draguer impunément pour que sa disparition paraisse normale - il lui écrit un mot comme quoi il part aux Etats-Unis. Si l'un des jeunes hommes tire lâchement dans le dos de son ami, il ne trouve dans ses poches que des billets de Monopoly. Bon, on ne peut pas lui en vouloir de descendre Mocky, il aurait rendu un grand service au cinéma français (je déconne), mais le Jean-Pierre est un dur à cuir, et le "tueur" sera rapidement, lui, alpagué. Ce premier épisode est noyé de dialogues comme si ces jeunes gens se saoulaient de leurs propres mots, ne rêvant que de grosses bagnoles américaines et de vie facile. L'illusion tourne court et la redescente sur terre les laisse groggy. Beaucoup de vivacité et de mouvements tout au long du film qui tranche avec la démarche de statuaire du garçon conduit au poste de police.

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La seconde histoire est celle d'un jeune homme qui trafique des Camel, se fait surprendre par les douanes et tue bêtement un homme dans sa fuite. Lorsque pour s'échapper il saute d'un pont, le choc est brutal (se révèlera même mortel), et après un bref évanouissement, il semble prendre enfin conscience de son acte... Il erre alors dans les rues de Rome jusqu'au petit matin, croise sa petite amie qui est à se damner (beau gâchis, bravo), et lui avoue à la fois son crime et ses motifs : se faire un max de blé pour vivre pleinement sa vie à vingt ans; ouais ben ce sera uniquement sur ses dernières heures alors... L'introduction est assez prenante avec ces parents réveillés en pleine nuit par les voitures de police qui filent sur le lieu du trafic; ils réalisent que leur enfant a découché, et lorsque leur angoisse prendra fin à son retour, elle ne sera que de courte durée, le gamin trouvant la mort dans son propre lit; belle construction narrative autour de ce jeune homme qui aurait mieux fait de rester chez lui. Encore une fois, la démonstration de ce destin brisé fait mouche, le "je veux tout, tout de suite" du héros laissant sa place à un être effrayé par son crime, à la démarche fantômatique, conscient qu'il a commis l'irréparable sur un coup de sang.

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Le dernier court, s'il parle d'un homme prêt à tout pour être célèbre (l'homme commet un meurtre puis raconte à un journal comment il a découvert le corps de la victime - il écrit lui-même l'article et il a droit à une belle photo de lui-même en prime) fait presque le procès de cette presse à scandale qui fait ses choux gras de ces histoires morbides, avec les "héros" d'un jour. Le patron du journal qui a laissé ce quidam raconter "sa découverte" finit par se rendre compte de sa propre responsabilité dans ce meurtre, fait uniquement pour la gloriole. Le récit s'attache à ce blondinet assassin d'un jour, sans ami, avec une petite copine qui l'envoie paître, et qui, poète à ses heures, rêve de gloire. Après un début en fanfare - tout lui réussit (les journaux, la thune facile, le jeu...), la réalité devient vite plus terne - ah ben nan la copine veut plus de lui - jusqu'à son procès qui évoque son crime dans une atmosphère ultra glauque. Ah ben ouais, lui aussi il a tout gagné, dirait ma grand-mère.

Tout en faisant oeuvre "morale", Antonioni évite le pensum moralisant, concentrant sur une journée la trajectoire de ces jeunes en courbe de Gauss (j'ai fait des maths quand j'étais jeune, c'est tout ce qui m'en reste); si le summum est atteint lorsque ces jeunes gens s'y voient déjà, la chute après leur acte meurtrier est immédiate et irrémédiable. J'avais toujours dit de toutes façons que les films américains de gangsters étaient bidonnés.