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Ce film est tout simplement remarquable et pas seulement parce que c’est la première fois que Bas**en me file un bon film (je plaisante, hein, camarade). Une certaine idée de la justice, douze hommes avec chacun une personnalité bien marquée, un huis clos qui aurait pu virer facilement au téléfilm plat. Et Lumet en fait un film passionnant de A à Z, pour ne pas dire capital.

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Un jeune homme que tout condamne à première vue et qui risque la chaise électrique. Pour qu’une décision de justice soit prise, elle doit l’être à l’unanimité. Onze personnes réunies dans la salle de délibération lèvent fatalement la main pour se prononcer pour l’exécution,… mais Henry Fonda est là et ses deux mains reposent bien à plat devant lui. Il a un doute, il en fait part, et c’est le début de l’histoire. Face au calme et serein Fonda, il y a toute l’humanité avec ses petits défauts et ses faiblesses, les coups de gueule et la compassion, les doutes et les revirements ; si Henry se plaît à jouer dans un premier temps, paradoxalement, à « l’avocat du diable », c’est qu’il sait très bien que la vie d’un homme mérite plus qu’un haussement d’épaule, que cela vaut la peine que coûte que coûte on s’y arrête, ne serait-ce qu’une heure, quitte à examiner le moindre minuscule soupçon qui subsiste. Ce qu’il y a de proprement génial dans cette oeuvre c’est qu’on est souvent dans l’illustration de ce principe de Cioran (« Dans toute critique, il y a une auto-critique ») et il est hallucinant de voir à quel point les arguments farouches des uns ou des autres finissent par leur revenir en pleine volée dans la tronche. Et forcément quand la porte de l’incertitude commence à s’entrouvrir, on ne sait jamais jusqu’où elle peut béer. La grande force de Lumet est de ciseler une personnalité à chacun des protagonistes sur le cordeau : l’homme colérique père de famille, le fan de sport dont chaque expression est tirée du vocabulaire de sa passion, le vieil homme qui garde l’œil, l’organisateur impartial, le modeste… chacun est dans sa bulle et a voix au chapitre ; ce ne sont pas ceux qui beuglent le plus fort, ni même les choses les plus évidentes, qui finissent forcément par triompher. Le scepticisme fait œuvre de loi et c’est un délice de voir cette discussion s’échauffer à grands coups d’arguments plus tortins les uns que les autres. Henry Fonda tente de garder la tête froide pour permettre à chacun de soulever véritablement le poids de sa décision.

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Si dans le fond, cette mécanique est huilée dans ses moindres engrenages, la mise en scène est également royale. Lumet ne s’adonne que très peu de fois à quelques effets « théâtraux » – lorsque onze hommes debout font corps devant le douzième, ou qu’une grande partie de la bande se retrouve dos à la table après avoir changé leur fusil d’épaules… – et ces deux séquence sont émotionnellement tellement fortes qu’elles gardent tout leur poids et leur symbolique. Car le reste du temps la caméra de Lumet est proprement invisible tant elle tangue autour de ces douze hommes. Il y a bien ici un ou deux gros plans, ou un jeu sur le cadre lorsque les gens votent – cette main (de la justice) faisant une soudaine apparition dans l’image -, mais le reste du temps elle semble démultiplier l’espace tant elle est au diapason des passions humaines qui habitent ce lieu restreint. Il y a une variété dans le cadre et le montage proprement sciant et c’est là qu’on reconnaît la marque d’un grand cinéaste, capable de signer le plus grand des thrillers (autour de la notion de culpabilité et non autour de la recherche du coupable) avec un décor, 12 hommes et une caméra. Signé Lumet.   (Shang - 12/03/08)

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Critique parfaitement juste de mon gars Shang, qui rend pleinement justice à la discrète puissance de la mise en scène de Sidney Lumet et du scénario de Reginald Rose. J'avais le souvenir d'un brillant exercice de style, mais c'est beaucoup mieux que ça. C'est même très impressionnant de voir un film aussi riche restant dans les quelques mètres-carrés d'une salle de délibération. Au travers d'une trame forte, le film est un exemple de rigueur de mise en scène, où chacun des douze personnages a sa place, son épaisseur, son mot à dire, et où chacun est aussi utilisé pour sa forme graphique : les tableaux d'ensemble orchestrés par Lumet, avec cette utilisation du moindre coin de l'écran, ces étranges ballets de groupe, sont tout aussi impressionnants que les gros plans très stylisés qui isolent les êtres, mettent en valeur leurs fêlures ou leur force. Humain et noble, le film réussit le pari d'éviter la thèse, alors même qu'il est un film à thèse : chaque personne représente une certaine idée de la loi, celui qui veut l'équité à tout prix, celui qui n'a pas conscience des répercussions de sa décision, celui qui veut régler des comptes personnels, celui qui agit par mépris des autres, celui qui est convaincu de la valeur de la peine de mort, celui qui agit par panurgisme... Chacun est un symbole, mais chacun est tellement humain, tellement dense, qu'on oublie qu'il représente une idée. C'est la grande force du film : ne pas être seulement théorique, et parvenir à faire un grand spectacle intime, se rapprochant presque parfois d'une tragédie classique (la règle des trois unités est respectée) avec ses longs dialogues et ses personnages forts. On a l'impression que sont rassemblés autour de Fonda tous les acteurs de seconds rôles les plus efficaces, certains vieux de la vieille appartenant au grand cinéma d'avant, d'autres déjà un bon pied dans la modernité ; comme si ce film se situait à un moment-charnière du cinéma américain. Un grand film, en tout cas.   (Gols - 15/06/19)

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