v_9782707320162"Watt ne portait pas de faux-col, ni cravate aucune. S'il avait eu un faux-col il aurait sans doute trouvé une cravate, pour l'accompagner. Et s'il avait eu une cravate il se serait peut-être procuré un faux-col, pour la recevoir. Mais n'ayant ni faux-col, ni cravate, il n'avait ni cravate, ni faux-col."

C'est une des phrases les plus simples de cet énième chef-d'oeuvre de Beckett, qui, une fois de plus, creuse toutes les possibilités du langage pour en mettre à jour l'inanité, l'échec. Cette fois-ci, pas de trame à laquelle s'accrocher, ou une trame tellement décousue qu'elle en devient absurde : Watt, surgi de nulle part, est engagé comme domestique chez Mr Knott, au rez-de-chaussée ; puis il est muté au premier étage, avant de céder sa place à un nouveau domestique et redisparaître dans la nuit. Une fois qu'on a dit ça, on n'a absolument rien dit de ce roman ahurissant, qui travaille avant tout sur le rythme, sur l'effet hypnotique de la langue, sur ses possibilités et surtout ses limites. Car la plupart des 250 pages de ce livre sont strictement sans rapport aucun avec cette trame principale : longues digressions hypnotiques constituées de répétitions des mêmes mots, sans fin, sans sens, jusqu'à la folie ; décrochages du scénario pour s'attacher à un micro-détail sans importance (gérer la bouffe du chien de Mr Knott, imiter le cri de la grenouille, décrire la sorte de chaussures portées par Watt, développer la généalogie d'une famille entière qui n'aura aucune importance dans l'histoire...), détail qui, parce qu'il occupe subitement 15 pages du récit, devient obsessionnel ; voire "trous" dans le texte, ellipses au milieu d'une phrase, béances que Beckett remplace par un point d'interrogation en pleine page. A chaque nouveau chapitre, le scénario prend un virage à 180°, attaque sous un autre angle, révolutionne le récit.

Watt est absolument incroyable dans l'audace de Beckett, dans sa foi en même temps que ses doutes quant aux pouvoirs de la langue, dans l'expérimentation formelle improbable. On est tenté parfois de laisser filer les yeux sur ces pleines pages de répétitions, mais pourtant quelque chose fait qu'on s'accroche à ces paragraphes purement conceptuels ; sûrement parce que Beckett connaît comme personne le pouvoir des rythmes, et sait nous entraîner tout doucement dans la folie pure tout en gardant des airs d'écrivain bien élevé. Surtout, il faut le dire, Watt est souvent hilarant, pratiquant l'absurde et le trivial avec une invention de chaque instant, avec une précision maniaque dans chaque mot, dans chaque construction. Au détour de ces phrases millimétrées, maladives, heurtées, ponctuées en orfèvre, il sait asséner subitement le mot qu'on n'attendait pas, quitte à bouleverser complètement le champ sémantique proposé quelques lignes plus haut. Cet exercice de provocation est en même temps une révolution pour le lecteur. Même si on n'est pas encore dans le pouvoir morbide sidérant de la trilogie Molloy/Malone meurt/L'Innommable, qui utilisera la langue pour effacer la langue, même si Watt manque parfois de profondeur, s'arrêtant à une pure forme, il ne peut que vous laisser le cul par terre devant tant de génie de style et tant d'impolitesse.