Sans_titreVoilà assurément un des films les plus sombres de Resnais, qui le voit revenir à ses inspirations austères passées (Marienbad ou Hiroshima). Aucune trace ici de la légèreté qu'il sait aussi exprimer : on est dans un romantisme glacial, dans un essai métaphysique étrange, à la bordure du fantastique, à l'orée de la pure théorie.

Et c'est un peu la limite de ce film, qui n'arrive pas toujours à sortir du dialogue mystique un peu trop écrit, qui fait jouer les acteurs d'une façon trop marquée. Peut-être que, pour une fois, le choix de ces acteurs-là ne s'imposait pas. C'est le quatuor habituel de Resnais (Azéma, Ardant, Arditi, Dussolier), mais le réalisateur leur impose un jeu si particulier qu'ils en deviennent atones, peu touchants. Arditi, en véritable réssucité, peine un peu à exprimer ce romantisme morbide réclamé par le scénario ; il interprète un personnage "goethéen" (goethesque, goethiste ?) auquel son physique émacié et son côté bourgeois ne correspondent pas vraiment. Difficile également de croire à ce personnage obnubilé par l'amour fou qu'endosse Azéma, qui cherche trop laborieusement les marques de la folie pour les trouver, et qui a du mal à se dépatouiller de ces phrases très littéraires. Le couple Ardant-Dussolier est plus convaincant, dans une sorte de distance intellectuelle très froide qui rappelle le Bernanos de Pialat. Mais encore une fois, le scénario est souvent trop théorique pour toucher, alors qu'il y aurait eu la place pour un mélodrame grande école. Resnais est à cheval entre l'expression du pathos, qu'on aurait bien aimé qu'il assume mieux que ça, et la distanciation bressonienne, qui correspond peu avec la force de son sujet.

affiche_w434_h_q80Pourtant, L'Amour à Mort est souvent très beau, dans son étrangeté, dans le radicalisme de ses idées. A commencer par son scénario lui-même : un homme meurt, puis ressucite quelques minutes après pour vivre encore quelques jours son amour total avec sa récente compagne ; mais le monde des morts l'appelle inexorablement, et il s'y enfonce de plus en plus. Dès lors, son amoureuse n'a qu'une idée : le rejoindre dans la mort. Faiblesse de l'amour vis-à-vis de la mort, questionnements métaphysiques, tourments psychologiques : la finesse symbolique de Resnais (et de Gruault au scénario) fait son effet, et le film est effectivement d'une belle profondeur. Mais c'est surtout dans la forme que L'Amour à Mort étonne : constitué de scènes très courtes, parfois juste des flashs d'images, le film est entrecoupé d'écrans noirs, souvent striés de bizarres particules blanches, qui hachent l'action, jusqu'à devenir eux-mêmes la substance du film. Ces écrans sont si nombreux, si longs, qu'ils semblent petit à petit "manger" les autres scènes, comme si la pellicule toute entière était appelée à l'obscurité. L'appel de la nuit est bien le sujet du film, et c'est une grande idée que de la réaliser visuellement d'une si belle façon ; encore une fois l'audace paye chez Resnais. C'est d'ailleurs la même idée que les fameux plans de méduses dans On Connaît la Chanson. Mais ici, c'est non seulement l'image noire qui engloutit le film, mais aussi la musique : composée par Hans Werner Henze, elle est le personnage principal de cette sombre histoire, destructurée, morbide, très présente. Elle appelle inexorablement les personnages, et les plonge dans un univers dérangeant du plus bel effet.

Au final, un film très (trop) froid, mais bien sûr hyper-personnel et audacieux. Juste après, Mélo viendra subtilement prolonger cette école de la rigueur, tout en sortant du simple essai théorique.