18808642_w434_h_q80L'inconvénient quand on s'attaque à un de ces grands films théoriques dont De Palma a le secret, c'est qu'on sent bien que tout ce qu'on pourra en dire ne rendra compte que d'une petite partie de ce qui est développé à l'écran. Redacted est un film d'une belle profondeur formelle, faisant le lien entre la trame nihiliste de Casualties of war (même scénario ou presque) et la puissance visuelle de Snake Eyes. C'est plus que réconfortant de voir le Brian revenir à son thème fétiche : le regard, ses leurres, sa vérité, sa subjectivité. C'est le thème de ses plus grands films, et j'oserais dire que dès qu'il s'intéresse à autre chose, il se plante.

Redacted s'intéresse donc à un groupe de soldats ricains abandonnés à eux-même en Irak, à leur quotidien, à leurs bêtises d'ados, et aussi à une terrible bavure dûe à leur inaction : le viol et le meurtre d'une jeune fille de 15 ans. Ca, c'est l'histoire ; mais bien sûr ce qui frappe le plus, c'est l'angle par lequel de Palma aborde le thème. A la manière de Rashomon de Kurosawa, on 18808643_w434_h_q80a droit ici à une multiplicité de points de vue sur une même affaire. Et c'est peu de dire que la diversité des regards est riche : images froides volées sur Internet, film amateur réalisé par un des soldats, journal télévisé, reportage type Envoyé spécial, film de propagande tourné par Al-Qaeda, images de caméra de surveillance, caméras cachées, télé-conférence... De Palma fait mine de se soustraire de son film, de laisser s'exprimer d'autres points de vue, et compose une symphonie de regards extraordinairement tenue, des plus objectifs au plus partiaux. Puissante vision de notre monde contemporain, où chaque évènement est aussi relayé par la sacro-sainte Image, qu'elle soit mensongère, partielle ou sincère. Du coup, l'horreur du fait (le viol) est totalement dé-réalisée par le prisme que constitue l'écran, comme si entre la vérité et nous se dressait une barrière visuelle ; c'est d'autant plus fort que c'est justement sur la vérité que De Palma travaille. L'horreur est bien là, cachée derrière l'incompétence des rapports filmiques ; on la voit, répétée, racontée, relayée, mais sans qu'elle nous touche réellement. Dans ce contexte, la scène saisissante de l'égorgement d'un des héros par les intégristes saute aux yeux... mais justement comme une scène de film d'horreur.

De Palma creuse encore une fois le sillon de l'ambiguité du regard (le sien, celui de ses personnages, celui de 18808639_w434_h_q80son spectateur). Mais cette fois, il le fait en s'appuyant sur ces faits réels, magnifiquement rendus par des rythmes et un script millimétrés. La première partie, consacrée à l'ennui des soldats totalement perdus et livrés à eux-mêmes sur ce territoire qu'ils ne comprennent pas, montre que De Palma n'est pas seulement le réalisateur specataculaire qu'on connaît : il est aussi un témoin attentif du monde. Dans ces scènes "kubrickiennes" (et pas seulement à cause de la musique pompée à Barry Lyndon), il utilise en maître la tension latente de sa situation, l'étirant jusqu'à l'abstrait (gros plans sur une goutte de sueur, sur le capot d'une voiture...), dans un souci de réalisme auquel il ne nous avait pas habitués.

Redacted est un film-écheveau, où notre lien avec les autres hommes (et donc avec les personnnages) up_redacted1apparaît évident en même temps que vain. Le monde est considéré comme une seule et unique matière, où chacun est responsable par rapport à tous, justement à cause de la culpabilité qui se cache dans le regard. De Palma est encore et toujours un cinéaste hitchcockien : il a compris que ce qui compte, ce ne sont pas les faits, mais ceux qui les regardent. Dommage que les acteurs ne soient pas très bons : le film y perd en "objectivité", et on se rend trop souvent compte qu'on est au cinéma. Mais la toile d'araignée dressée habilement par la mise en scène fait merveille : on se sent coupable de ce qu'on voit, tous ; et quelle meilleure façon de parler de la guerre en Irak ? Grand grand film théorique et complexe, encore une fois.