oue014J'ai toujours placé Kiarostami dans les 5 plus grands cinéastes vivants (et même quand il sera mort, je continuerai) ; mais à la vision de Où est la Maison de mon Ami ?, j'ai tendance à le rapprocher de plus en plus du haut du classement. C'est un de ses plus grands films, et aussi un des plus grands films sur l'enfance qui se puisse rêver. La force et la tendresse de son regard, alliée à une puissante intelligence de la mise en scène, à une prise en compte renversante de chaque espace, à une maîtrise du rythme sans cesse sufrprenante, à une culture cinéphilique richissime, en font un chef-d'oeuvre total. Et je ne vois franchement rien à tempérer dans ce jugement.

C'est d'abord un film bouleversant. Sur une trame simplissime (un petit garçon part à la recherche d'un oue012camarade de classe à qui il a involontairement piqué le cahier), Kiarostami dresse non seulement un suspense parfait, mais aussi un portrait d'une enfance poignant. Le petit Ahmed est un être en proie à une difficulté terrible, en butte à l'incompréhension des adultes, et à leur indifférence révoltante. Il est vrai qu'une petite chose peut être à l'origine d'un bouleversement : ici, le copain à retrouver devient une question de vie ou de mort, rendant d'autant plus terrible la lenteur des grands (un grand-père qui a du mal à se déplacer, un marchand trop pris par ses affaires pour écouter la voix plaintive d'Ahmed, des paysages tortueux qui freinent la course). Ahmed a un vrai problème, et les adultes ne le comprennent pas. Kiarostami se met (et nous met)  "psychologiquement" à la place de l'enfant, et du coup on tremble avec lui devant les échecs de sa recherche. Empathie totale, donc, d'autant que la mise en scène est d'une subtile oue129intelligence : la caméra ne cesse de précéder Ahmed, l'attendant dans les lieux où il est en train d'arriver, comme un autre camarade qui l'aiderait dans sa quête. Quand elle est derrière lui, c'est pour mieux rendre compte de la difficulté de son périple : c'est le fameux chemin plein de virages à flanc de colline, qui revient dans tous les films du gars. A hauteur d'enfant, la caméra ne cesse de creuser l'angoisse, d'isoler ce gamin, de montrer la frontière qui le sépare des adultes. La tension est totale, décuplée par ce petit acteur magnifique, portant sur ce monde indifférent l'angoisse de ses grands yeux tristes. Que ce soient l'instit, la mère, les voisins, personne ne voit l'importance de la mission d'Ahmed : c'est l'Enfance dans toute sa détresse.

Kiarostami, en plus, s'amuse avec l'attente tendue que l'on éprouve : quand Ahmed croit enfin avoir trouvé son copain, la vision du visage de celui-ci est différée par des placements de caméra qui empêche de le distinguer. Est-ce lui ou non ? Kiaro joue avec nos nerfs avec une joie sadique. On n'est pas si loin des oue101grands films de suspense américains à la Hitch dans cette idée toute simple. C'est un peu la même impression dans la seule séquence où Kiarostami abandonne quelques secondes son enfant pour digresser habilement sur des vieux qui parlent d'éducation. Non seulement le discours est terrible (l'apologie des coups pour éduquer un enfant), mais la lenteur de cette scène décuple l'angoisse et la pitié qu'on éprouve pour Ahmed, qui devient sans bruit une victime sacrifiée d'un système, à son insu. Truffaut aurait adoré. Rarement en tout cas un cinéaste aura su aborder de si près la terreur d'un enfant, terreur de l'incompréhension aussi bien que de la punition, terreur de la solitude aussi bien que de l'avenir. Les longues scènes nocturnes sont terribles, avec ces grandes ombres d'arbres qui fouettent le visage d'Ahmed (allusion aux contes ?), avec ces bruits étranges, avec ces chiens méchants qu'on ne voit jamais, avec cette terrible peur de se retrouver dans un endroit inconnu sans personne à qui se confier. Un très grand thriller.