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Film historique, puisqu'il fut regardé, ce 19 février, de concert par les deux rédacteurs de ce blog, en l'honneur des deux ans d'icelui, ce qui, vous le reconnaitrez, lui confère le statut de film quasi-culte pour 7x77 générations au moins.

En plus, c'est un super film. En tout cas, d'une grande beauté : Masumura utilise l'écran large en esthète, mettant son point d'honneur à coucher ses acteurs pour qu'ils utilisent au maximum l'horizontalité des cadres, qui s'emplissent du coup de couleurs et de formes magnifiques. Tout est lutte, frottements, corps-à-corps ; non seulement dans les scènes sexuelles, sublimes d'érotisme "pudique", où le dévoilement d'un bas de dos dissimulé sous un bout d'étoffe rouge peut atteindre une sensualité troublante, où des mains viennent se plaquer sur un corps avec une belle franchise, où le grain de la peau de l'héroïne (sujet du film) est enregistré dans ses plus intimes beautés ; mais aussi dans les scènes de bagarres, très longues séquences tout en hallètements, en grognements, où la lutte pour la survie prend tout son sens du fait même du timing : ce n'est pas facile de tuer un homme, moralement et physiquement, et Masumura montre à la perfection cette douleur et cette violence. Aidé par une photo au taquet, festival de couleurs et de lumières, travail de studio splendide (dans la scène de la forêt notamment, ou dans une neige resnairienne (?) totalement artificielle et donc de toute beauté), Tatouage aurait pu raconter n'importe quelle trame crétine, qu'il aurait déjà remporté mon adhésion.

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Mais l'histoire est loin d'être crétine : un scénario sombre mettant en évidence une femme moralement perdue, qui, parce qu'elle s'est fait tatouer contre son gré une araignée dans le dos, devient une vamp vénale sans foi ni loi, la morbidité de ce motif semblant déteindre sur ses actes et sur son univers. On pense à La Lettre écarlate d'Hawthorne ou au Portrait de Dorian Gray de Wilde, mais le film reste éminemment japonais grâce à des apports culturels très marqués : le tatoueur obnubilé par la perfection, le samouraï beau garçon, la geisha victime qui devient bourreau. Masumura maîtrise parfaitement tous ces caractères, se permettant même de décaler subtilement le point d'attraction principal de son récit (la femme) pour le placer sous le regard subjectif d'un personnage qui reste dans l'ombre (le tatoueur), et qui devient le personnage principal du film alors même qu'il en est presque absent. Le final est une pure merveille à la Shakespeare, où chacun s'entretue et entasse son corps sur le corps de sa victime. Les frontières entre moralité et immoralité sont brouillées : la vamp est-elle une salope vénale et sans pitié, ou une victime de la domination masculine ? Son amoureux est-il un lâche minable ou une victime de l'amour fou ? Le tatoueur est-il un manipulateur diabolique ou un esthète radical ? Tatouage est en tout cas un grand film de passion et de mort. Un beau cadeau d'anniversaire.   (Gols - 21/02/08)

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18399394_w434_h_q80Un deuxième anniversaire parfaitement célébré pour l'équipe shangolienne - compter deux membres - avec ce film troublant, d'une fantastique tenue formelle et doté d'un final époustouflant - dans tous les sens du terme, chaque personnage y laissant son dernier souffle. Qu'il s'agisse des scènes en studio, minimalistes dans les décors mais passionnantes dans leur mise en scène - il faut voir un des personnages aller et venir d'un bord à l'autre du cadre explosant de colère et renversant tout sur son passage (un coup de pied dans le futon, et re, et pis bon là j'ai fait le tour) - ou des séquences en extérieur (cette neige qui tombe à deux kilomètres heure - chaque flocon au diapason, putain c'est fort) graphiquement parfaites, Masumura fait preuve d'un talent inouï pour faire monter la pression: enfermé comme dans un bocal face à cette mante religieuse sans foi ni loi, chaque personnage aura tôt fait de succomber; il faut voir ce pauvre petit commis tout tremblant donner l'estocade - 28 coups de poignard - à chacun des admirateurs de la femme-araignée, le poing rouge de sang, pour comprendre l'emprise de cette femme fatale sur son environnement masculin. Comme le soulignait notre pote Fabrice Arduini (ah si, je peux me permettre, il m'a taxé deux clopes), la femme chez Masumura se retrouve non seulement le centre d'attraction, mais aussi celle qui tire toutes les ficelles : aucune pitié pour ces pauvres petits moucherons nippons pris dans sa toile, la sublime Ayako Wakao assoiffée de vengeance et de sang n'en fera qu'une bouchée; l'un des ultimes plans qui montre le tatoueur-démiurge finir par boire involontairement le sang de sa créature mourante - des liens de sang, faisant écho à la scène d'ouverture du tatouage "au plus profond de la peau", qui se révèlent mortels - est d'une force rare. Cet ancien assistant de Mizoguchi, qui possède son propre univers, est définitivement captivant et secoue dans ses fondements cette société nipponne qui dépeint traditionnellement des geishas un peu trop serviles et passives...   (Shang - 23/02/08)

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