11511La télévision a eu beau produire des tonnes de documentaires sur le quotidiens des hôpitaux (c'est presque devenu un genre), personne n'a traité le sujet d'aussi sobre façon que le gars Depardon. C'est bien lui le patron quand il s'agit de poser un regard, et d'utiliser la mise en scène par minuscules procédés techniques (sons off, légers travellings). Le regard est droit, simple, direct ; c'est la méthode-Depardon, celle qui consiste à s'immerger totalement dans le milieu jusqu'à se faire oublier, à rester suffisamment longtemps dans un lieu pour en comprendre les rouages et les rythmes. Le résultat est spectaculaire : Urgences est entièrement constitué de moments de pure tension, dans un défilé de fêlés en tout genre qui donne un portrait très noir du mental de nos bons compatriotes. Schyzophrènes, alcooliques, paranoiaques, suicidaires, dépressifs, mythomanes : tout le dictionnaire médical y passe, en une succession de scènes dialoguées hallucinantes. La folie pure est omniprésente, bien entendu systématiquement accompagnée de son lot de frustrations, de malheurs familiaux, de vies brisées, de viols, de pêtages de plomb, de violence.

La grande magie du film, c'est tout simplement d'être là quand "ça" arrive, "ça" pouvant être une phrase captée ("je suis la fille de Dieu", avoue doucement une jeune suicidaire désespérée), un trouble (les alcoolos sont les plus gratinés, persuadés à 45 ans qu'ils en ont 22, hurlant qu'on leur rende leur enfant alors qu'ils ne tiennent pas debout, honteux de leur mal), un geste, un moment de solitude, voire, et c'est le plus fragile, un moment drôle (le type qui annonce tout sourire qu'il a tenté de se pendre dans l'escalier). Depardon reste au plus près, enregistrant ces déviances en un regard posé et calme, témoin bienveillant de la folie (nombre de clins d'oeil lui sont adressés par les fêlés). Même si sa présence n'est pas aussi remarquée que dans San Clemente, les malades ont souvent tendance à se mettre en scène devant lui : un gars avoue qu'il est nerveux à cause de la caméra, une jeune malade demande si elle pourra voir le film avant de se lâcher, un type menotté en rajoute visiblement dans les "Enculééés !" qu'il balance aux médecins. En tout cas, l'hôpital apparaît bien vite comme une antichambre de l'enfer, où les médecins désemparés tentent malgré tout de sauver quelques bribes de logique dans ces esprits cassés. Encore un bel exemple de la rigueur depardonnienne, toute une école.