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Voir et revoir Caché permet d'en épaissir de plus en plus les mystères, chose que je considère comme une grande qualité. Ce film fait le pont entre le conceptuel le plus pur et le polar classique, entre la complexité et la simplicité, mêlant en un seul mouvement la théorie philosophique et sa mise en pratique. C'est en tout cas le seul film à ma connaissance qui arrive à produire de la mise en scène à partir de concepts métaphysiques purs, à filmer une théorie.

Un gosse de 6 ans dénonce sans raison un maghrébin adopté par ses parents. 40 ans plus tard, il reçoit des cassettes et des dessins troublants qui le conduisent à nouveau sur la piste de cet enfant. Sur les cache7bfcassettes, entre autres : un plans fixe et plat sur la maison de notre "héros". C'est tout. Le but du jeu est de savoir qui a envoyé ces cassettes et pour quelle raison. Ca, c'est l'aspect polar du scénario : aspect parfaitement mené, haletant, prenant, porté par un Auteuil génial. Mais c'est finalement l'aspect le moins intéressant du film, même si c'est lui qui parvient à faire de Caché le point de jonction idéal entre intellectualité et spectacle. Non, ce qui renverse le plus, c'est l'idée qui sous-tend le film : petit à petit, Haneke abandonne les pistes les plus évidentes (ce n'est pas l'ancien adopté qui envoie ces cassettes, ni son fils ; il n'y a pas de danger réel dans ces envois ; la faute d'Auteuil ne justifie pas à elle seule ce harcèlement...), et concentre son film sur le plan purement théorique de son concept.

Qui regarde Auteuil et sa famille, alors ? Très vite, on pense à Dieu lui-même, ou du moins à la conscience troublée de ce bourgeois installé. Haneke instille avec une finesse extraordinaire ce sentiment métaphysique, cosmique, dans sa mise en scène, multipliant les plans lointains, s'attardant sur des scènes à priori sans cache_haneke4_resizedconsistance, comme un observateur extérieur et omniprésent qui enregistrerait tout. C'est une soirée entre amis sans "intérêt" (Podalydès raconte une blague à deux balles), c'est des plans sur un enfant qui nage dans une piscine, c'est l'émission de télévision d'Auteuil (il est présentateur) filmée dans la longueur, c'est une conversation "hors-sujet" entre une mère et son fils. Tranquillement, Haneke impose toute une philosophie du regard : montage de l'émission, observation du journal télévisé, retour en arrière sur les images de la maison, jeux de miroir. Il est question d'oeil là-dedans, c'est évident : celui qui "dans la tombe regardait Caïn" bien sûr, c'est l'interprétation la plus directe, mais aussi celui du spectateur en train de regarder Caché, dans une mise en abîme impressionnante et puissante qui nous prend presque par surprise. Le spectateur devient en effet actif dans ce qu'il regarde. Dans ce bout-à-bout d'images hétérogènes, on se met inconsciemment à faire le tri ; si bien que quand l'évènement lui-même surgit (une dispute dans la rue, un égorgement en direct, une scène de tension entre Binoche et Auteuil), on a l'impression que c'est nous-mêmes qui avons focalisé, monté le film, orienté la caméra, pour VOIR, scruter la chute de ce bourgeois insupportable d'insensibilité et de mollesse.

C'est donc nous qui envoyons ces cassettes à Auteuil ? Oui et non. Car, encore plus que le spectateur, c'est Haneke qui s'impose comme un filtre entre nous et les personnages. C'est bien lui le vrai coupable, celui cachequi sait casser l'attente du plan fixe par de subtils travellings ou variations de plans (les plans sur l'école du fils, les deux flash-backs, la scène avec Girardot). C'est lui qui décide de ce qu'on doit voir, qui manipule nos impressions et nos idées. C'est donc bien Dieu le coupable, mais ce Dieu s'appelle Haneke. La mise en scène culmine avec une scène dans un ascenseur, où le regard de l'accusé (Auteuil) et celui de l'accusateur (le fils) se rencontrent dans le même cadre, par un miroir accroché au mur de la cabine. Il faut bien qu'il y ait une troisième personne pour regarder ça, et c'est Haneke lui-même. C'est ce qu'on appelle un démiurge. Caché devient un grand film complexe, où le cinéaste lui-même vient observer ses personnages, et faire de cette observation le moteur du récit. La mise en scène est l'arme du crime, le cinéaste le meurtrier, et le spectateur le témoin actif. Si le cinéma est l'art de la manipulation, Haneke en est le roi.