arton2489Le voilà enfin, le fameux brûlot légendaire, le serpent de mer circulant sous le manteau, le film "pas vu à la télé" devenu célèbre justement par le fait que toutes les chaînes ont refisé de le diffuser (à part la RTBF, apprend-on dans le film). Il faut reconnaître que Pierre Carles est plus habile dans le maniement du tomahawk que dans celui de la cuillère à thé : il livre avec Pas Vu Pas Pris un documentaire honteusement subjectif, une sorte de skud dans la face des décideurs de la télé, des plus lisses (Villeneuve, Benyamin, Chancel) aux soi-disants plus libres (Karl Zéro, Field ou de Greef).

Partant d'un document volé montrant Mougeotte copiner avec François Léotard, il décide de questionner les rapports entre pouvoir politique et médias, et notamment les liens éventuellement amicaux qui relient les uns aux autres. En creux, on devine que c'est la question de l'objectivité journalistique qui l'intéresse. Armé de son petit magnétoscope, il va à la rencontre des "stars" du journalisme, leur montre ce petit film, et les interroge sur les raisons pour lesquelles celui-ci n'a jamais été diffusé, sur l'auto-censure, sur les tabous à la télé. Cette partie-là de Pas Vu Pas Pris est certainement la moins passionnante : le document de base est somme toute peu intéressant, et on sent Carles un peu mal à l'aise dans sa volonté butée de le faire parler coûte que coûte. Il démarre son film avec une thèse, et fait tout pour que les personnes interviewés corroborent cette thèse. Or, il se trouve qu'eux aussi sont moyennement captivés par la question, et il apparaît clairement que le projet de base est raté, comme le disent les patrons de Canal+ qui avaient commandé le reportage.

Par contre, ce qui est réjouissant, et même renversant, c'est la deuxième partie du film : voyant son film refusé partout, Carles se met en tête de faire chier tout le monde : il appelle Karl Zéro pour lui proposer un sujet sur les médias et Chirac, il revend sous la manteau son film à la télé belge, il piège Philippe Dana en enregistrant ses conversations sans le prévenir... Bref, les méthodes sont résolument discutables, etimage donnent donc des résultats magnifiques. C'est là le ton-Pierre Carles : peu importent les moyens, pourvu qu'on ait le petit bout de conversation douteux, le plan sur la goutte de sueur du patron de chaîne, le mot en trop qui étayera son propos. Ca donne notamment un pur scandale, entendu dans la bouche de Zéro : le pourfendeur de la langue de bois y apparaît encore plus véreux que ses collègues, et met sans le vouloir le doigt sur le point crucial du projet de Pas Vu Pas Pris : parler librement à la télé est chose impossible. En véritable électron libre, Carles affirme son indépendance totale, son impolitesse énorme quand il s'agit de traquer la vérité. Les plans sur ses coups de téléphone aux instances dirigeantes sont nombreux, et apparaissent comme une sorte d'auto-portrait d'un homme libre avide de vérité, traquant la faux-culterie comme un vrai chasseur. Son film ne sera jamais vu ? Peu importe : il aura gardé son intégrité d'enquêteur, son regard subjectif et ravageur, se mettant à dos l'ensemble de la profession. Il y a dans ce film un vrai danger, celui de dire sa vérité (ou UNE vérité, je veux bien le reconnaître) en dépit de tout le monde. Ce film est une bombe dans le champ morne du documentaire classique.