Sans_titreAh, c'est sûr : Ma Mère ne fait rien pour se faire aimer, on ne peut pas dire qu'il fasse dans le racolage ou dans le gentillet. Heurté, maladroit, cradouille, il ferait même un peu tout pour énerver que ça m'étonnerait pas. Adapté d'un roman de Georges Bataille, vénéneux et obscur, il tient à merveille son rôle de transgresseur, et Honoré se tire de cet exercice de casse-binette avec un brio remarquable. C'est certainement son meilleur film à ce jour.

D'abord grâce justement à cet aspect impur qui manque tellement au cinéma : que ce soit au niveau de son scénario (l'apprentissage de la perversion pour un jeune homme, par l'intermédiaire de sa mère) que de son filmage, le film est sale, malaisé, malpoli. Zooms vertigineux, maladresse volontaire des acteurs, étrange travail sur un son saturé en même temps que très doux : la mise en scène d'Honoré est certes toujours aussi fashion, mais ici totalement justifiée par le sujet, et d'une homogénéité qui fait souvent défaut à ses films. Le regard est happé par ce processus complexe et libre, on suit les expériences de Garrel avec un oeil aussi horrifié que voyeur ; bien 20050702mamerecr4joué : c'est bien là la puissance de l'écriture de Bataille, et le fondement même de la perversité telle qu'elle se concevait depuis Sade jusqu'à lui : un mélange de douleur et de joie, une folle expérience de la limite, une fascination riante pour l'interdit. Huppert endosse le rôle de la "salope" avec une intelligence d'interprétation franchement bluffante : elle arrive à être triste et gaie dans le même plan, elle mélange l'érotisme et l'intellectuel en maîtresse, et montre définitivement qui est la patronne quand il s'agit de jeter du trouble dans une simple inflexion de voix ou un simple sourire.

Mere_2003_4C'est vrai que les autres acteurs ne sont pas tous nickel, à commencer par Garrel, un poil absent et comme terrorisé. Il faut dire qu'il n'a que des scènes casse-gueule. Mais à part cette réserve, Ma Mère affirme avec force ses options esthétiques, sans jamais tomber dans le film de "fils à papa qui se prend pour un punk". Le choix des musiques, par exemple, ou les plans furtifs sur une jeunesse solaire et libérée rappellent bien le Honoré romantico-dandy qu'on connaît. Vraiment courageux, malaisé, difficile, râpeux et gênant, ce film est beau dans ses affirmations, et franchement, qui peut dire la même chose dans le cinéma français actuel ?