Ma Mère de Christophe Honoré - 2004
Ah, c'est sûr : Ma Mère ne fait rien pour se faire aimer, on ne peut pas dire qu'il fasse dans le racolage ou dans le gentillet. Heurté, maladroit, cradouille, il ferait même un peu tout pour énerver que ça m'étonnerait pas. Adapté d'un roman de Georges Bataille, vénéneux et obscur, il tient à merveille son rôle de transgresseur, et Honoré se tire de cet exercice de casse-binette avec un brio remarquable. C'est certainement son meilleur film à ce jour.
D'abord grâce justement à cet aspect impur qui manque tellement au cinéma : que ce soit au niveau de son scénario (l'apprentissage de la perversion pour un jeune homme, par l'intermédiaire de sa mère) que de son filmage, le film est sale, malaisé, malpoli. Zooms vertigineux, maladresse volontaire des acteurs, étrange travail sur un son saturé en même temps que très doux : la mise en scène d'Honoré est certes toujours aussi fashion, mais ici totalement justifiée par le sujet, et d'une homogénéité qui fait souvent défaut à ses films. Le regard est happé par ce processus complexe et libre, on suit les expériences de Garrel avec un oeil aussi horrifié que voyeur ; bien
joué : c'est bien là la puissance de l'écriture de Bataille, et le fondement même de la perversité telle qu'elle se concevait depuis Sade jusqu'à lui : un mélange de douleur et de joie, une folle expérience de la limite, une fascination riante pour l'interdit. Huppert endosse le rôle de la "salope" avec une intelligence d'interprétation franchement bluffante : elle arrive à être triste et gaie dans le même plan, elle mélange l'érotisme et l'intellectuel en maîtresse, et montre définitivement qui est la patronne quand il s'agit de jeter du trouble dans une simple inflexion de voix ou un simple sourire.
C'est vrai que les autres acteurs ne sont pas tous nickel, à commencer par Garrel, un poil absent et comme terrorisé. Il faut dire qu'il n'a que des scènes casse-gueule. Mais à part cette réserve, Ma Mère affirme avec force ses options esthétiques, sans jamais tomber dans le film de "fils à papa qui se prend pour un punk". Le choix des musiques, par exemple, ou les plans furtifs sur une jeunesse solaire et libérée rappellent bien le Honoré romantico-dandy qu'on connaît. Vraiment courageux, malaisé, difficile, râpeux et gênant, ce film est beau dans ses affirmations, et franchement, qui peut dire la même chose dans le cinéma français actuel ?
Commentaires sur Ma Mère de Christophe Honoré - 2004
- Tendresse maternelleAh oui, ben qu'est-ce que vous voulez, nous ne sommes pas d'accord. Je suis le premier à reconnaître que les films d'Honoré en général, et celui-là en particulier, ont un aspect "parisianiste" très antipathique, je suis prêt aussi à reconnaître le côté faiseur du gars, sa mégalomanie, son aspect petit malin.

Mais je ne peux m'empêcher d'aimer ses films, d'y trouver une sorte de romantisme fiévreux et sincère qui me touche. Pour "Ma Mère", je trouve que c'est effectivement courageux dans le sens où, comme je l'ai écrit, il fait tout pour se faire détester... et y parvient, visiblement. Il attaque son sujet frontalement (pas d'accord avec vous sur la recherche du lisse dans le fait de déplacer l'action du livre), simplement, en un vrai regard personnel sur la lecture de Bataille. J'aime le film PARCE QU'il est discutable, incommode et à la limite de l'insolence. J'ai reconnu les défauts des acteurs (Louis Garrel, d'accord), mais ça reste pour moi un film sincère et intéressant. D'autant que je m'attendais à me faire chier (comme c'est arrivé pour vous, de toute évidence), et que ça a tenu mes yeux grands ouverts.










Ma Mère, drame, AGA, 0
Pierre, 17 ans, rejoint ses parents dans leur demeure en bord de mer, aux îles Canaries. Après la mort brutale de son père, c'est le choc. Pour que Pierre cesse de la déifier et parce qu'elle dit ne pas mériter son amour, la mère décide de révéler sa vraie nature à son fils. Celle d'une femme immorale, jusqu'au-boutiste dans sa perversion sexuelle.
L’écrivain-réalisateur Christophe Honoré adapte un roman inachevé et sulfureux de Georges Bataille, dont le thème central est hautement casse-gueule. Mais il a trouvé la parade : faire tout pour ne pas choquer. Il a donc transposé l'histoire loin de chez nous et demandé à ses acteurs d'être les plus distanciés possible.
Ils se sont si bien prêtés au jeu que son sujet a glissé entre les doigts du réalisateur français. Ne subsiste du brûlot incestueux de Bataille qu'une série de vignettes nombrilistes de Parisiens des beaux quartiers trompant leur ennui autour de la piscine d'une villa luxueuse ou glissant les mains sous les jupes dans une ville moite abandonnée au stupre des vacanciers de passage.
Tronche boudeuse de "T'en veux une ?", mèche rebelle mais petit bourgeois au fond de sa chair exhibée, Louis Garrel, le fils de son père, excelle à ce jeu de la pose maniérée.
Honoré balade une caméra tremblante qui donne le mal de mer, lors qu'on attendait un puissant mal de mère. Ses images ne sont pas provocantes. Elles dérangent simplement par leur incongruité et leur prétention avachie. Amenées avec la finesse d'un rouleau compresseur, les scènes de sexe bandent mou, parce qu'il aborde un sujet scabreux et foutrement intéressant avec le regard oblique d'un catéchumène se voulant « auteurisant ».
Pourtant, il y a bien ces scènes de domination-soumission, de masturbation à la lisière de l'inceste... mais jouées sans y toucher par une Isabelle Huppert en reine glaciale des nuits chaudes qui observe son "œuvre" du haut de son piédestal d'actrice intouchable. Ses beaux grains de beauté de belle rouquine alignés comme des soldats obéissants sous des dessous de soie trop propres. Faussement inspirée, et véritablement irritante. À l'image d'un film qui suinte de partout l'artificialité et fait certes transpirer le spectateur, mais c'est à force de se tortiller d'ennui dans son fauteuil.
Thierry Van Wayenbergh