1982_07_10Ca va, assez de sarcasmes, c'est Noël, j'ai bien le droit de me taper un film mièvre. D'autant que j'ai toujours eu beaucoup d'affection pour E.T., que j'avais découvert à sa sortie. La génération d'aujourd'hui s'extasie sur Le Seigneur des Anneaux, j'ai tendance à trouver nettement moins con ce film mignon comme l'enfance.

Moins con, oui, parce que, E.T., c'est pas seulement un film régressif et puéril fait par un gosse de 40 berges, c'est pas seulement un film d'évasion et de rêve. Malgré son sujet, il semblerait même qu'il ait marqué un tournant dans l'oeuvre du gars Spielberg, comme une sorte de maturité enfin trouvée si vous voulez. Ca va faire ricaner B**t*en, ça. Tant pis, je me lance : si le film raconte effectivement l'amitié trognonne entre un petit garçon et un être venu de l'espace, il me semble aussi qu'on peut y voir un tas d'autres choses. A commencer par un portrait assez alarmant de l'Amérique et de sa façon de considérer l'Etranger. E.T. va passer son temps, sous la pression d'Elliott mais également par lui-même, à tenter de s'assimiler à la culture américaine : boire de la bière, regarder du base-ball, fêter Halloween ou se taper L'Homme Tranquille à la télé semblent bien être les conditions de son intégration, et la vision du bonheur selon les gosses qui l'ont recueilli. A voir ce lavage de cerveau opéré sur le pauvre Martien, on se dit qu'il ne ferait sûrement pas très bon atterir en plein continent yankee pour un extra-et3terrestre lambda. Deux scènes sont à ce titre complètement symptomatiques : 1/ pour se cacher de la mère de famille, pas au courant de la présence du petit monstre dans la maison, E.T. se dissimule au milieu des peluches des enfants ; la mère le confond avec les jouets ricains de sa progéniture, et l'assimilation avec la culture d'entertainment est totale. 2 / lors d'une soirée d'Halloween, E.T., caché sous un drap, contemple les gosses déguisés en monstres ; apercevant l'un d'eux déguisé en Yoda (la marionnette de Star Wars), il s'excite en s'écriant "Home ! Home !". Ben oui, E.T. a vu Star Wars et se reconnaît dans cette culture.

On peut voir aussi dans les relations entre le garçon et l'extra-terrestre une jolie déclinaison sur la paternité. D'ailleurs, Spielberg place son histoire au sein d'une famille destructurée : la mère est aux abonnés absents, totalement dépassée, voire irresponsable ; le père est parti. E.T. va concrétiser toutes les demandes d'Elliott : il sera tour à tour son propre enfant (récurrence des motifs de cordons, de tuyaux, évoquant la naissance, jusqu'à un gosse qui demande à Elliott si E.T. n'est pas sorti de "your anus" (Uranus)), son père manquant (E.T. devient une sorte de sage omnipotent), son frère jumeau (la première et la dernière lettre du prénom d'Elliott). Il va même devenir l'enfant lui-même, sorte de clone ressentant les mêmes émotions au même moment, sentiment prolongé par le physique même de l'extra-2002_e_t_the_extra_terrestrial_010terrestre, sorte de foetus mal fini. Il faudra l'arrivée de Peter Coyote en père putatif pour qu'Elliott comprenne qu'il doit laisser le Martien retourner chez lui, ce qui donne une belle scène de "couveuse", où le père Coyote carresse la main de son nouveau bébé. La grille de lecture est vaste, y compris dans les thèmes religieux, christiques du film : E.T. est peut-être bien tout simplement Jésus reçu par les trois rois mages. D'ailleurs, E.T. se veut très évangélique, d'un humanisme moral très poussé, qui oppose à gros traits la rigueur scientifique (menaçante, comme dans Close Encounters) et la poésie de l'enfance.

Je vous entends vous gausser d'ici. Donc, je concluerai par : oui, E.T. c'est avant tout un grand spectacle sans autre ambition que celle d'un grand spectacle ; oui, Spielberg n'est sûrement pas conscient de tout ce qu'on peut lire là-dedans (en atteste sa pâle interview dans le DVD) ; oui, c'est d'abord visuel et émouvant, mélo et un peu quiche. N'empêche. On ne m'enlèvera pas de l'idée que Spielberg a plein de choses à dire, même quand il ne le sait pas.