18399279_w434_h_q80C'est quand JLG se laisse le plus aller à sa poésie, quand il arrive à trouver ce fragile équilibre entre philosophie et émotion, qu'il est le plus grand. For Ever Mozart trouve cet équilibre de façon miraculeuse, et on a donc affaire à un immense Godard, poignant, hors-norme, d'une intelligence et d'une contemporaneité totales. Il fait partie de sa veine "déstructurée", explorée avec le brio qu'on connaît durant toutes les années 90 et jusqu'à aujourd'hui, et pourtant le film est étonnament simple dans son dessin/dessein, et annonce la couleur avec une netteté qui étonne de la part du sombre helvète : dresser le constat d'un monde chaotique où la pensée, la poésie, l'art ont du mal à perdurer. Pourtant, malgré l'amertume de l'ensemble, malgré la profonde nostalgie frôlant parfois le réactionnaire, JLG semble croire encore à des bribes de beauté dans cet univers contemporain heurté et violent.

18399280_w434_h_q80Une troupe de théâtre décide envers et contre tout de monter On ne badine pas avec l'amour à Sarajevo. Les comédiens vont vite se heurter à la brutalité de la guerre, et seront fusillés sans façon. Puis le film prend un brusque virage, et suit le tournage du "Boléro Fatal", sorte de film abscons sur l'éternel retour de bâton de l'Histoire, et dont le réalisateur se confronte aux obsessions mercantiles des producteurs et du public. Le tout sur un fond sonore bien entendu génialement maîtrisé (musique hachée, sons saturés, dialogues qui se chevauchent).

Ce qui frappe d'abord, c'est la maîtrise formelle : les cadres sont sublimes, et Godard sait à merveille placer des corps dans l'espace de son écran, jouer de l'immobilité et du mouvement. Il sait également filmer la nature comme personne, que ce soit la beauté mouvementée de la mer (qui a su mieux la filmer qu'ici, sincèrement ?) ou les 18399278_w434_h_q80paysages enneigés de la Yougoslavie, froids, ternes, sales. Au milieu de cet univers rude, il place de purs élans de poésie, sonore et visuelle, confondants de beauté et d'intelligence. Comme toujours, on attrappe ça et là des petits moments forts ; comme toujours, une grande partie du projet échappe à la compréhension, comme toute bonne poésie. Mais j'avoue que j'ai bondi de joie à la vue de certains plans : la comédienne à la robe rouge contrainte de répéter 300 fois "Oui" pour la caméra, les chevaux battus par le vent, au bord de l'épuisement (poignante déclaration d'amour à la vie, regard quais-romantique de Godard) ; les mains des deux otages qui se rejoignent sur le mur de leur cellule ; les gros plans sur le public qui s'impatiente à l'entrée du cinéma ; les passages tout en sagesse du réalisateur-double de Godard, comme témoin d'un monde disparu ; les clairs-obscurs des décors... Malgré sa structure, le film est très homogène, fond et forme s'accordant comme une symphonie for021intime et vaste à la fois. Dans toute cette beauté formelle, Godard place dans la bouche de ses acteurs des citations magnifiques, et j'aurais aimé tout souligner si je n'avais pas eu peur de bousiller mon écran de télé.

Véritable revendication à la solitude, manifeste sur le droit à l'intelligence et à la beauté, preuve éclatante de l'appartenance de son auteur au monde contemporain, déclaration de haine au "sens" dans son acception populiste ("si vous avez compris mon propos, c'est que je me suis mal exprimé", avait dit un jour JLG), For Ever Mozart est un chef-d'oeuvre de plus à mettre sur l'ardoise de l'ermite suisse.

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