Etonnant comme le Bob a le don de nous prendre à contre-pied. Le film a beau s'ouvrir sur une chanson à la coule de Léonard Cohen (qui signe une B.O. somptueuse), lorsque Warren Beatty, le McCabe, entre dans ce bouge pour jouer au poker, on se dit que cela va vite dégénérer, qu'on va pas tarder à voir les pistolets fumer... D'autant que son histoire le précède, il semblerait que "Pludgy" Mccabe soit le fameux assassin d'un type célèbre que personne certes ne remet vraiment, mais bon bref qu'il soit un vrai caïd... Il a beau donner l'impression d'avoir deux de tension, on se dit que c'est un dur, qu'il cache super bien son jeu, un genre de Clint Eastwood chevelu, qui va décimer la moitié du village. C'est prendre le Bob pour ce qu'il n'est pas : il n'est jamais qu'un vrai type à la coule comme le Léonard.

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Un film à la coule donc : le McCabe, va se fournir en prostituées dans une ville alentour et revient dans ce bled de la frontière pour couler des jours paisibles dans son saloon ; un petit branleur du coin se propose de s'associer avec lui, il refuse paisiblement, mais quand Julie Christie, la Mrs Miller, prostituée expérimentée, lui expose toutes les ficelles du bizz en cinq minutes, il se dit qu'elle ne représente point un mauvais parti... Il accepte donc et on est un poil étonné qu'un type de cette carrure, avec une telle réputation marche dans son jeu... Cependant à mesure que le film avance, notre dur à cuir nous fait tout de même de plus en plus l'impression d'être un loser royal, qui n'a pas tué plus de type que moi. Il a beau faire le malin avec deux gros pontes d'une compagnie minière qui viennent lui racheter son bar, lorsque trois tueurs arrivent en ville pour lui faire la peau, il flippe sa mère... Lorsqu'il se rend compte qu'il est squizzé, il n'est cependant point décidé à vendre sa peau si facilement : il va jouer pendant la dernière partie du film, dans cette ville assommée par la neige, au jeu du chat et de la souris avec nos trois affreux.

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Dès la séquence de départ éclairée aux bougies dans la taverne, on est impressionné à la fois par l'atmosphère tranquille du lieu et un certain climat oppressant, la plupart de l'écran restant dans l'ombre ; ce qui demeure le plus étonnant toutefois, c'est cette capacité qu'a Altman à faire vivre l'endroit, à déplacer sans cesse sa caméra sans qu'on s'en aperçoive, à mettre en scène cette trentaine de personnes qui mènent tous leur propre vie, ont leur propre discussion. C'est vraiment la magie Altman à l'oeuvre, qui va s'étendre par la suite à tout un village ; chaque personnage ne peut avoir que trois, quatre scènes, on sait exactement quel est leur rôle, comme s'ils avaient une vie indépendante quand ils sont hors-cadre. Et puis il y a bien sûr ces deux figures pas franchement héroïques de McCabe et de Mrs Miller; ce dernier s'avère un piètre homme d'affaires qui ne doit son salut qu'au bordel géré par son associée ; il apparaît saoul la plupart du temps, et finit même par payer 5 dollars la Miller pour coucher avec ; si celle-ci fait preuve d'un peu plus de lucidité, cela ne l'empêche pas de coucher avec le premier venu pour la dite-somme et dans ces moments de repos de s'oublier dans l'opium... La musique de Cohen colle à cette atmosphère à la fois paisible et tristoune, les chansons du Leonard n'étant point celles d'un méga bout en train. Altman réussit ainsi à nous donner un western sans forcément d'éclat mais avec une densité dans les personnages et un réalisme dans le quotidien de ce bled de la frontière absolument saisissants. Révérence Bob.   (Shang - 10/12/07)

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Eh oui en ces débuts des 70's, le western a fait son temps et laisse sa place à sa propre critique. Altman ne se gêne pas pour descendre le mythe, livrant un western réaliste et pessimiste qui laisse effectivement sur le cul par sa noirceur. Bien aidé par la photo, disons, très personnelle de Miklos Zsigmond (avec laquelle j'ai eu un peu de mal, je l'avoue), qui semble poser un écran transparent devant chaque scène, le Bob se livre à une dissection distancée de ses petits personnages, mettant son point d'honneur à bien noircir le trait pour mettre en valeur le pathétique d'iceux : pute opiomane (opiowomane ?) dissimulant soigneusement ses sentiments, cow-boys crasseux ne répondant plus qu'à la violence pour la violence (impressionnante scène de duel pour rien sur un pont entre deux jeunes gens), propriétaires riches et sans morale exploitant l'ignorance crasse des plus pauvres, femmes complètement et cyniquement livrées en pâture aux hommes ; et jusqu'au "héros" de l'histoire, faux dur rongé par le désir d'une femme qui le domine, tourmenté par sa lâcheté et s'opposant au libéralisme par défaut plutôt que par choix... Le portrait n'est pas reluisant de cette Amérique à l'orée de sa nouvelle ère économique. Finis les grands décors de l'Ouest et les valeureux héros, adieu Gary Cooper, et bonjour à la neige sale, à la pluie continue et à Leonard Cohen (immenses chansons utilisées avec finesse, tout comme le silence, implacable durant toute la dernière bobine).

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Le film n'est pas dénué d'humour, certes, un humour même parfois bon enfant. Mais c'est vraiment la rudesse de ce monde qui marque, un peu comme si Altman faisait rentrer le réalisme documentaire dans le western. Toute trace de beauté est dissimulée dans ce décor étique de ville fantôme, à l'image du beau Warren Beatty enseveli sous sa barbe. Si Altman visait le sordide, il l'atteint bien souvent, et ne seraient ces dernières vingt minutes qui sauvent un peu le personnage et amènent une pointe de noblesse au piteux McCabe, on pourrait trouver qu'il a parfois la main un peu lourde. J'ai eu du mal, par exemple, à me laisser entraîner par les personnages, peu sympatiques, scruté avec une forme de méchanceté par le réalisateur. Contrairement à beaucoup de ses autres films, Altman semble ne pas aimer son héros ; le personnage de Julie Christie est beaucoup plus nuancé, par exemple, et le gars la filme très joliment (les sourires inattendus qu'elle adresse à Beatty, sous l'emprise de l'opium sûrement, ou par simple habitude professionnelle, cachent une douleur qui éclate à l'écran). Mais en règle générale, c'est assez rare de sa part pour le noter, Altman se tient au-dessus de ses personnages, et c'est un peu dommage. Sa mise en scène, simplissime en apparence, très modeste, est cela dit très réussie, notamment dans les scènes de couple, ou dans le duel final mis en parallèle avec une église en train de brûler et qu'on tente de sauver (la neige et le feu). Bon, les zooms très marqués 70's sont un peu malaisés, mais ça passe. Au final, on sort du truc avec une impression d'acidité au fond de la gorge, un peu mitigé par l'ensemble, mais convaincu quand même à plein d'endroits. Et on se met un bon vieux Cohen pour retrouver un peu de douceur (la plupart des morceaux du film sont sur son meilleur album, "Songs of Leonard Cohen", conseil de fan).   (Gols - 28/07/14)

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