monde_pitieSi comme moi vous avez découvert Un Monde sans Pitié à sa sortie en salles, si comme moi vous vous êtes reconnu là-dedans jusqu'à sentir que ce film allait sûrement changer votre vie, si comme moi vous avez découvert le cinéma au travers de ce genre de films, un conseil : laissez votre vieille VHS prendre la poussière sur votre étagère. N'effacez pas surtout : laissez-la être là comme un repère précieux, laissez-la exister en tant qu'objet de nostalgie. Mais ne la revoyez pas non plus, vous deviendriez amer comme je le suis ce soir après avoir fait l'erreur de revoir le film 20 ans plus tard.

Ben oui, Un Monde sans pitié, c'est presque mauvais. Rochant a sûrement fait LE film d'une génération, LE portrait de la jeunesse des 80's, glandeuse, carpediemesque, dépolitisée et cynique ; mais le fait est que cette jeunesse (à laquelle j'appartins à cette époque, d'où mon culte) n'est finalement pas intéressante. Celle d'Eustache dans La Maman et la Putain, film auquel on pense automatiquement dans cette volonté de dépeindre une génération de façon définitive, était autrement plus précieuse, autrement plus belle et fougueuse que celle portée par Hippolyte Girardot. En fait, je ne sais pas si le film est mauvais ou si c'est moi qui suis devenu trop vieux pour l'aimer : on pourrait parler du montage indigent, de la musique d'ascenseur, de l'interprétation mal à l'aise devant ces dialogues trop écrits et peu naturels, du vide de l'ensemble ; mais là n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est de constater comment un film fait son chemin dans la tête, longtemps après sa vision, comment on fantasme le cinéma, et comment on tombe le cul par terre quand on est confronté à la vision concrète de la chose. Là où je voyais en Hippo un brillant nihiliste en 89 ne reste plus qu'un petit malin tête-à-claques ; là où l'histoire d'amour me touchait au plus profond ne reste plus qu'une impression de gavante mysoginie doublée d'un romantisme surrané ; là où les répliques me semblaient fuser avec un rythme impeccable ne reste plus que l'impression d'un texte écrit par un Alexandre Jardin qui se serait fait pousser une crête de punk dans la nuit. Bref, très mal à l'aise de constater que ma jeunesse s'est avachie entre 1989 et aujourd'hui, et que je ne suis plus du tout sensible au charme de la légèreté de ce film démodé. Rochant semble tout ému d'avoir devant sa caméra l'actrice de Carax (Mireille Perrier) ; mais 20 ans après, Boy Meets Girl résonne beaucoup plus profondément dans le coeur de l'ado des 80's que ce Monde-là, effectivement sans pitié. Désolé pour moi. (Gols 04/12/07)


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Il y a douze ans (bordel déjà !), j'avais trouvé cette chronique de mon comparse un peu dure sur ce film, ancien amour de jeunesse pour nous deux si je ne me trompe, qui avait (déjà) 18 ans dans la tronche. Trente ans plus tard qu'en dire ? Sans forcément enfoncer le clou des défauts relevés par Gols (musique, ouais un rien insipide, montage, un peu dur sur le coup, jeu emprunté, oui parfois), on ne peut que reconnaître à quel point l'image est vraiment dégueulasse et les prises de son souvent douteuses - manque de moyens quand tu nous tiens... Perso, même si oui Hippo fut et reste un branleur, un nul, un type flirtant avec la misogynie (cette pauvre Francine avec sa gueule enfarinée qui se voit ridiculisée à peu de frais), il y a toujours ce petit côté débonnaire, je-m'en-foutiste, gentiment râleur (connasses de pervenches), qui continue malgré tout d'avoir son charme. Oui, c'est un petit malin mais qui a un certain sens de la répartie même si là encore on n'est pas chez Flaubert (des dialogues d'Alexandre Jardin, le coup est bas). Disons-le tout de go, et ce non pas pour prendre par principe le contre-pied de Gols, et ce non pas par nostalgie bêtasse, et ce non pas parce le personnage d'Hippo merde c'est quand même encore et toujours le personnage d'Hippo, ce premier film de Rochant garde à mes yeux un charme certain, peut-être un peu désuet, mais un charme tout de même.

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Ah ouais et pourquoi, tu peux les balancer tes arguments ? Tout d'abord, (on ne s'énerve pas, hein), le film garde toujours son côté rigolo, par des situations (le relevé des compteurs, la diatribe contre les flics chiatiques, la petite pique envers cette jeune bourgeoisie élitiste, celle qui aujourd'hui nous gouverne d’ailleurs), par des réparties à la con (le "je suis une machine à vivre" qui fait toujours recette, le "putain il y a trois mille gonzesses dans ce parc et il y en a qu'une qui se barre pour aller bosser : c'est la mienne", le "dépêche-toi tout va partir"...) ou par ces personnages d'anti-héros totaux (cette larve d'Halpern, ce petit con de petit frère dealer, ces parents à la ramasse mais bien gentils quand même). Après, après, reste un parfum d'amourette gentillet, parfois un peu âpre, parfois doucettement romantique entre cette tronche des études et ce branleur du bitume. Alors oui, du coup, c'est un peu facile aujourd’hui, je trouve, de dire que le film a méchamment vieilli, qu'il a des allures esthétiques de téléfilm parce qu'il y a encore tout de même ici ou là (plus souvent qu'à son tour même) des petites éclaircies de légèreté, un ton parfaitement dans l'air du temps, que finalement très peu de film surent capter à l'époque... Certes, Hippo n'eut jamais ensuite d'heure de gloire (mais il reste encore présent sur France Inter à défaut de), Rochant non plus (mais Le Bureau des Légendes le remet un peu dans la place) et cette œuvre censée faire partie de « La nouvelle nouvelle vague » semble faire partie rétrospectivement d’un mouvement aux allures de petite flaque d'eau. Certes. Mais ce serait bien dommage d’en rester à ce terne constat car ce cinéma-là, à défaut d'être frappé par la foudre du génie, à défaut de faire partie des classiques des classiques, avait su en son temps apporter un réel vent de fraîcheur qu'il semble trop facile de totalement renier today - car il garde encore sa petite bise touchante, son côté un rien frondeur (Gols hausse un sourcil) et finalement peu de film français de cette époque peuvent prétendre à la même chose. Gols est sans pitié, don't be as hard as him : ce film a gardé malgré tout un éternel petit goût de sang neuf. (Shang 14/01/19)

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