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Tabu est définitivement un des plus grands films muets, une oeuvre visuellement spectaculaire, et poignante dans son scénario. L'équilibre parfait du film, entre documentaire et fiction, entre tragédie grecque et tableau renoirien, entre lumière solaire et sombres sorcelleries, lui donne une beauté que les ans n'ont absolument pas entamée. Mallick et son sénile New World devraient prendre de la graine, aussi bien esthétique que morale, de ce joyau attentif, amoureux des gens et respectueux d'un peuple. Murnau réussit partout où l'autre a échoué : son exotisme n'est pas de pacotille, et jamais les Tahitiens ne sont regardés de haut, ou résumés à des crétins ricanant au soleil. Il les filme à hauteur d'homme, d'égal à égal, fasciné par leur joie de vivre et conscient aussi de leurs souffrances, de leur "qualité d'homme".

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La première partie est quasi-documentaire, portant la marque de Flaherty (crédité au générique). C'est la lente mais bondissante description d'un paradis sur Terre, à travers les jeux des Tahitiens, leurs flirts sans conséquence, leur forme olympique quand il s'agit de traquer le goujon ou de s'ébattre dans la flotte. Ca court dans tous les sens, ça rame dans des pirogues qui foncent à 200 noeuds, ça se bat sur des rochers hyper-coupants, ça toboggante dans des cascades. Et surtout ça danse comme c'est pas permis, au cours d'une longue scène de fête montée au taquet. C'est muet, mais c'est saturé de bruits, de rires, de musique. Tout ça sous un soleil de plomb. Il n'y a absolument aucun carton dans le film, toutes les indications écrites étant "logiques" dans la trame (untel écrit son journal, untel reçoit une lettre...), ce qui ajoute au côté hyper-naturaliste de la chose. L'arrivée, en arrière-fond, du drame dans ce monde idyllique n'empêche pas ce début d'être d'une lumineuse légèreté. Murnau a sans doute potassé son Gauguin et son Matisse, ainsi que tout le statuaire antique, car ses personnages sont toujours très "artistement" filmés, dans des poses de dieux grecs, ou au sein d'une nature amicale (on attrape les poissons comme chez nous on cueille des cerises). On fait dans cette première partie connaissance avec les deux protagonistes de cette histoire, un couple idyllique et beau qui s'aime innocemment en s'envoyant des bouquets de fleurs. C'est joli comme tout, romantique sans être niais, et le coeur se soulève de joie.

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Mais les ombres envahissent de plus en plus l'écran, et la deuxième partie commence, déroulement d'une tragédie insupportable en plusieurs étapes. La fuite du couple d'amoureux interdit se termine dans la civilisation, donc forcément, comme dans Sunrise, dans le règne de l'argent et du mercantilisme. Murnau parle de ça, certes, mais avec une subtilité qui force le respect, préférant aux passages obligés les scènes de danse (encore !). Il y a un plan sublime de bal, où il ne filme que les pieds des danseurs, nus ou en chaussures coûteuses, pour montrer le mélange des cultures et la bonne entente, finalement, entre les peuples. Certes, le héros se verra écrasé par ses dettes, ne connaissant pas la valeur de l'argent ; mais cet aspect de son histoire est finalement dédaigné par Murnau, qui préfère resserrer son intrigue sur les rites sclérosants des Tahitiens (le fameux tabou). Le film devient alors vraiment immense visuellement, avec ces apparitions surnaturelles du petit vieux représentant le fatum qui s'abat sur nos tourtereaux, avec cette scène géniale de pêcheur bouffé par un requin uniquement représentée par une corde qui se déroule à toute vitesse (faut le voir), avec ces finesses dans la direction des acteurs. Essayez de ne pas pleurer en voyant ce minuscule geste de la main de la jeune fille se rendant compte que son destin est noué et qu'il faut qu'elle se sacrifie, ou en suivant cette hystérie finale, qui montre le garçon déchiré par le chagrin affronter les vagues pour rattraper le bateau de sa bien-aimée. Le soleil a fait place à l'obscurité la plus totale, et la fin est terrassante. Il faut voir et revoir Tabu des milliers de fois.