cleo_from_5_to_7_cover40 ans avant Jack Bauer, Agnès Varda invente le film en temps réel avec une héroïne un peu moins musclée mais beaucoup plus blonde. Il y a définitivement très peu de déchets dans les débuts de ces réalisateurs de la Nouvelle Vague et sans faire le vieux barbon on attend toujours la suivante... Peut-être que l'envie, la passion, ce désir incandescent de pellicules se sont tout simplement envolés depuis. Bref, les déambulations de Cléo dans ce Paris sixties, du Pont-Neuf à la Salpétrière en passant par le parc Montsouris, demeurent un exemple d'exercices cinématographiques en totale liberté. Une liberté "contrôlée", Varda poussant le vice à ce que chaque pendule des rues de Paris soit exactement dans le timing de Cléo. Ca s'appelle du perfectionnisme.

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Comme le dit parfaitement Varda dans les boni (mes amis Chinois ont piraté sur mon dvd les boni d'une édition japonaise avec un milliard de choses: il y a même le parcours en moto 40 ans plus tard du trajet de Cléo: inutile et tellement jouissif - du beau boulot les gars, le monde est à vous...), Cléo est "l'histoire d'une femme que tout le monde regarde puis qui au milieu du film craque, fait tomber perruque et lunettes noires et se met alors à regarder les autres, retrouvant une vraie curiosité; un vrai film féministe en quelque sorte". Qu'ajouter à cette trame limpide? Que des petits instants de bonheur sur un fond pourtant plutôt tristoune (Cléo attend avec angoisse les résultats d'un examen médical): sublime séquence dans ce grand appartement blanc avec un Michel Legrand (12 ans) qui ressemble pas du tout à Michel Legrand; les chansons qui sont interprétées sont d'une légèreté absolue qui contrebalancent, à l'autre bout du spectre, la lourdeur d'une scène similaire dans La Môme (ah on savait faire du cinéma à cette époque, ben oui: un projo, un piano, un solo et l'affaire est dans le sac); sublime petite séquence avec ce Jean-Luc Godard keatonien avec et sans lunettes noires, Anna Karina toute pimpante, Brialy incontournable (il fait des apparitions dans tous les films de la Nouvelle vague comme Hitchcock dans ses propres films... C'est pas possible ce type avait des doublures!), Yves Robert déjà moustachu et vendeur de mouchoirs (po gentil ça...); sublime séquence dans ce studio de sculpteurs avec une modèle mise à nue dont la beauté innocente est à l'image du film; sublime séquence dans ce parc Montsouris aussi incandescent et serein que le poème de Prévert (que j'ajoute en passant pour le plaisir - je peux vous le jouer aussi sur scène mais je sais pas comment ça marche tous ces bidules informatiques sur youtube - franchement vous manquez rien cela dit):

  Des milliers et des milliers d’années
Ne sauraient suffire
Pour dire la petite seconde d’éternité
Où tu m’as embrassé
Où je t’ai embrassée
Un matin dans la lumière de l’hiver
Au parc Montsouris à Paris
À Paris
Sur la terre
La terre qui est un astre.

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Sublimes séquences (ca s'appelle une répétition anaphorique, je le dis pour les gens qui passent le Bac cette année) dans les cafés, traversées, escaliers, ruelles, cour intérieures, boulevards parisiens où Varda, coquine, joue avec le nom des arrêts de bus ("Verlaine" alors qu'un de ses personnages se lance dans un petit poème), ou improvise (passage royal de la garde Républicaine Rue de Rivoli). Il y a enfin cette fin avec ces deux solitudes sur un banc, la nouvelle tant attendue qui tombent et nos deux amants de se lever, marchant droit sur la caméra et laissant apercevoir... le rail du travelling... Je ne dis pas cela pour vous casser la magie, parce que non seulement l'intensité de la fin est telle que l'on ne remarque rien sur le coup, mais surtout parce que c'est Agnès Varda elle-même qui le fait remarquer, racontant à ce sujet une superbe histoire de cinéma: se rendant compte de cet "impair", elle mit 2 mois à convaincre le producteur de retourner la dernière scène; tout est en place, action, première, tout se passe normalement mais... pffft pas d'étincelles... deuxième, troisième, pareil... Allez on remballe et Varda de garder cette prise "unique" avec rail donc mais surtout avec feeling. Et oui il y a des films comme ça qui ont la grâce. Varda, aussi tendre qu'une fraise Tagada (je suis un peu à court de formule conclusive...)

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