1947_Le_silence_de_la_merOn comprend à la vision de ce premier film du grand Melville, en quoi il a pu apparaître comme un "parrain" pour les réalisateurs de la nouvelle vague: d'une part parce que pratiquement sans expérience, il fait montre d'une rigueur admirable qui prouve que le métier de cinéaste n'est pas réservé à une "classe", à une élite formée pendant 20 ans dans des studios... On n'est artiste ou on ne l'est pas, on naît artiste quoi... De plus parce qu'il ne travaille qu'avec des débutants comédiens et chef op (Monsieur Henri Decae dont c'est le premier film) et ces derniers font montre d'une maîtrise saisissante - ce n'est pas pour rien d'ailleurs qu'on retrouvera Decae chez Malle, Chabrol ou Truffaut. Enfin parce qu'il adapte cette oeuvre littéraire dite justement inadaptable avec un naturel confondant; la place faite à la voix off n'alourdit en rien le sens des images et même si Truffaut (à ma connaissance) ne lui a jamais rendu hommage directement pour cet aspect, on ne peut s'empêcher de penser que le travail de Melville l'a fortement influencé pour l'adaptation notamment de Jules et Jim.

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Le Silence de la Mer impressionne donc par son déroulement, son rythme. Dans son ouvrage le Temps scellé  que je lis en ce moment de façon gourmande, Tarkovski parle avant tout du rythme des plans avant de parler d'efficacité du montage. C'est justement ce qui surprend le plus chez Melville c'est cette capacité à trouver le bon rythme dans chaque plan: bien qu'au départ son découpage soit forcément ultra répétitif (chaque soir l'officier allemand parle avec ses hôtes, un vieil homme et sa fille qui demeurent éternellement muets) chaque séquence ponctuée du "je vous souhaite une bonne soirée" enchaînée avec un fondu au noir ne semble jamais surfaite, automatique, chiante quoi, parce que Melville a l'art de rendre chacune de ces mini-séquences diablement crédibles grâce au rythme homogène qu'il impose dans chacune d'entre elles. Bon je vois ce que je veux dire, je sais pas vous... Filmer pendant 1h30 un monologue aurait pu faire ressortir le côté théâtral, forcé de la chose : Melville a le don de filmer aussi bien les paroles que les silences. Ca déjà c'est fort.

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Ce silence des hôtes constitue quant à lui une vraie "résistance" active: le vieil homme, d'autant que l'Allemand demeure ouvert à la discussion, se fait violence pour ne pas être courtois et ignorer son  "invité"; quant à la jeune fille, si l'on ressent un certain attrait pour cet homme, elle se refuse également à montrer tout signe d'intérêt, véritable trahison par rapport à ses principes. S'il y a certes une tension exacerbée, notamment lorsque le silence se fait total, le film respire tout du long grâce à l'usage de cette voix off qui est un contre-point parfait au monologue du soldat. L'équilibre qui est trouvé entre ces deux mondes qui ne s'adressent jamais la parole, dans cette confrontation, semble ainsi évident - Dieu sait pourtant qu'entre les mains d'un tâcheron, tout se serait cassé la figure rapidement (je vais enchaîner avec le téléfilm de Boutron - je serre des dents à l'avance même si certaines critiques sont apparemment très positives... je demande à voir...).

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Il y enfin de multiples idées visuelles magnifiques: un usage des plongées sur les deux hôtes et de la contre-plongée sur l'Allemand relativement subtil, le jeu sur les ombres est également remarquable (notamment lorsque l'ombre de l'Allemand fait son apparition dans le dos de la jeune fille qui coud) ou enfin le motif sur le foulard de la jeune fille de ces deux mains qui se tendent l'une vers l'autre et qui ne se rejoindront jamais... Travail tout autant admirable sur la bande sonore (le jeu avec le bruit de la pendule qui se fait plus ou moins remarquer au cours de la même séquence) et sur les regards des acteurs -sublime gros plan final sur les yeux de noyée de la jeune fille. Bref Melville commence à peine et il est déjà grand...