Revoir L'Armée des 12 singes et se dire que si ce n'est jamais aussi novateur que Brazil au niveau visuel, Gilliam a quand même tenté une nouvelle fois de créer un monde, aussi bien celui de ces catacombes où les prisonniers-volontaires (!) se retrouvent enfermés dans des cages et épiés par ces grosses boules d'écran où figure l'image d'un oeil (Big big brother) que ces villes américaines chaotiques remplies de détritus et de SDF (ah bon il y en a autant en temps normal...?). Dans toutes les scènes d'intérieur, on retrouve des salles super hautes de plafond qui ajoutent à cette impression d'avoir un monde démesuré mais creux.

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Si Gilliam ne reprend que très grossièrement la trame de La Jetée de Marker (un voyage dans le passé avec un enfant qui a assisté à sa propre mort dans un aéroport), il a l'excellente idée de passer Vertigo (avec en bonus quelques secondes des Oiseaux) dans la salle de cinéma où se retrouvent Bruce Willis et Madeleine Stowe. Petite mise en abyme bien sympathique entre ces trois films qui sont basés sur le principe du déjà vu (à prononcer avec l'accent anglais, pour le fun). Il y a même une coïncidence troublante lorsque Bruce Willis s'apprête à partir de cet immense théâtre désaffecté : il a ces mots : "I only see dead people", hommage volontaire et appuyé au Sixième Sens qui date de... 1999, cherchez l'erreur... Du vertige cinématographique...

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Gilliam décide également d'appuyer son scénario sur cette fuite en avant d'une société de consommation qui ne peut qu'aller en se délitant, sur la préservation de l'environnement avec seulement les animaux qui parviennent à survivre à l'air libre après l'épidémie (bel écho à la scène du musée de l'homme dans La Jetée) et lorgne un poil sur le monde de fous de Vol au-dessus d'un nid de coucou, même si le jeu de Brad Pitt fait passer celui de Nicholson pour le mime Marceau. Peut-être pas au final un film aussi passionnant que le laissait prévoir l'imagination dantesque du Gilliam, mais qui tient son rang au niveau des films d'anticipation (j'en aurais bien coupé 30 minutes, mais c'est personnel). A noter enfin la musique d'Astor Piazzolla complètement en décalage avec cet univers et les standards d'Armstrong et de Fats Domino qui arrachent au Willis un sourire de gamin dans la bagnole ("I love this music !") et qui tranchent avec son personnage de gros bourrin.


                La Jetée                                         L’Armée des 12 Singes
(1962)                                                    (1995)
Chris Marker                                           Terry Gilliam
- France -                                  - Etats-Unis –

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« Je crois que la motivation principale d’une personne qui va au cinéma est la recherche du temps : du temps perdu, du temps négligé, du temps à retrouver. Elle y va pour chercher une expérience de vie, parce que le cinéma, comme aucun autre art, élargit, enrichit, concentre l’expérience humaine. Plus enrichie, son expérience est rallongée, rallongée considérablement. »

Andrei Tarkovski in Le temps scellé

A partir de la même trame – un enfant assiste à la mort d’un homme dans un aéroport ; après une catastrophe qui a décimé presque entièrement l’humanité, il voyage dans son passé -, deux films d’anticipation avec deux univers radicalement différents. Chris Marker, documentariste renommé, a parcouru pratiquement tout le globe avec sa caméra pour nous offrir des réflexions ontologiques sur l’état de nos sociétés (ainsi Sans Soleil, exceptionnel film de montage qui nous promène du Cap Vert au Japon, en passant par les Etats-Unis). Si le regard qu’il porte sur notre monde a la précision d’un entomologiste, son écriture est l’une des plus remarquables du cinéma français. Quant à Terry Gilliam, trublion des Monthy Python, il s’est fait connaître par ses films visionnaires (le culte Brazil), son sens de l’humour qui flirte souvent avec le cynisme, et un soin particulier apporté à l’esthétisme de ses oeuvres (on pourrait citer entre autres Le Sens de la Vie, ou le Baron de Münchausen).

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En signant La Jetée en 1962, Chris. Marker réussit sûrement la meilleure œuvre de science-fiction française. Seul Fahrenheit 451 de François Truffaut, réalisé en 1966, semble digne de la comparaison. Marker réussit la gageure de ne construire son film qu’à partir d’images fixes (à l’exception d’un plan où une femme, à son réveil, cligne des yeux), autant d’images « claustrophobiques », obsédantes qui s’insinuent profondément dans l’esprit du spectateur. Gilliam, dessinateur de profession, imagine un monde beaucoup plus délirant et chaotique, avec des espaces souvent démesurés et de pures trouvailles visuelles (notamment cette énorme sphère dans laquelle sont encastrés des dizaines d’écrans et qui tient à l’œil les prisonniers – proche cousin du « big brother is watching you » dans l’œuvre d’Orwell, 1984). Un monde en noir et blanc pour Marker : des images subliminales aussi puissantes que des lithographies ; un monde saturé de couleurs pour Gilliam: autant d’images bariolées qui expriment la folie du monde.

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Seulement la forme n’est pas forcément ce qui préoccupe le plus les deux hommes. Les deux œuvres brassent des idées et des valeurs qui touchent au plus près l’existence de chacun : ainsi la mort -la tragédie d'avoir conscience de sa propre mort-, l'amour - sa perte et son souvenir -,  la fuite du temps - la fuite en avant comme la fuite « en arrière » (question de « terme » selon qu’on soit plutôt nostalgique ou visionnaire), le romantisme, la violence, l'inhumanité, la répétition - cette célèbre impression du « déjà vu » souvent intraduisible dans d’autres langues, la liste est longue… A défaut de revenir précisément sur chacun de ces mots, attachons-nous simplement au dernier : « répétition » est peut-être le maître mot de ces deux œuvres, d’autant qu’il faut rappeler que Marker se serait lui-même inspiré de Vertigo d’Alfred Hitchcock (l’histoire d’un homme qui cherche à reproduire à l’identique sa vie amoureuse passée avec une autre femme) : il y a d’ailleurs plusieurs séquences et idées, que l’on retrouve en filigrane dans La Jetée, prises au maître du suspens (on pourrait citer la célèbre scène devant les sillons annuels incrustés dans la souche d’un arbre ou même encore la coiffure de l’héroïne, reproduite à l’identique…). Gilliam n’est pas en reste pour rendre hommage à Hitchcock puisque l’extrait qu’il passe sur l’écran lorsque ses deux personnages principaux sont au cinéma est justement tiré de… Vertigo (il y a également quelques secondes des Oiseaux). Mises en abyme, impressions de déjà vu, vertiges (cinématographiques), autant de principes qui règnent en maître absolu sur le destin de chaque homme : vouloir imiter, copier, retrouver un bonheur perdu, passer sa vie dans cette optique tout en sachant que cette quête est vouée à l’échec, rarement ces thèmes ont été aussi bien traités en images.

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D’autres thèmes dans ces deux oeuvres très riches méritent d’être évoqués : ainsi cette promenade saisissante dans le musée de l’Homme désert dans La Jetée et son pendant dans L’Armée des 12 Singes puisque seuls les animaux survivent à l’air libre après la catastrophe bactériologique – comme pour rappeler que l’homme n’est pas le seul être vivant sur terre bien qu’il soit prêt à sacrifier tous les autres dans sa domination du monde. Folie des hommes par rapport à leur environnement mais également par rapport à eux-mêmes : certains éléments du film de Marker font directement référence aux camps de concentration ce qui n’a rien de surprenant chez quelqu’un qui a collaboré avec Resnais sur Nuits et Brouillard. L’aliénation chez Gilliam est plus en relation avec la soif de consommation de nos sociétés qui ne s’apitoient plus sur le fait de laisser traîner dans la rue une population de miséreux (son film propose une véritable vision apocalyptique des grandes villes américaines).

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Dans le principe de « cinés croisés », ces deux œuvres trouvent leur place à la perfection : vues bout à bout, elles sont comme deux miroirs qui réfléchissent à l’infini les éternels espoirs (retrouver un paradis originel) et les éternelles déceptions (« vivons heureux en attendant la mort » disait un certain Pierre Desproges) de l’être humain. Pour conclure sur un ultime clin d’œil, il y a au tout début du film de Gilliam, la présence d’une chouette, l’animal fétiche de Marker. Un hommage appuyé.