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Dans une demeure aux murs rouges et aux rideaux tirés, une femme ouvre les yeux, puis se met immédiatement à pleurer et à se tordre de douleur. Elle se lève, contemple sa soeur endormie, esquisse un sourire, puis s'assoit pour écrire sur son journal intime : "Lundi matin très tôt. Je souffre". Dès les premières secondes de Cris et Chuchotements, on se doute bien que ça va pas être tout à fait la fête du slip, et le préssentiment s'avère exact : c'est un des films les plus sombres et les plus désespérés d'Ingmar, et un des plus beaux pourtant. Jamais Bergman n'avait atteint un tel génie visuel dans cette thématique éternelle de son cinéma : l'enregistrement du temps qui passe, la prise de pouvoir de la mort sur le monde.

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La souffrance et la rancoeur imprègnent littéralement l'ensemble du film, depuis les visages des actrices jusqu'au moindre objet, depuis ce rythme infiniment lent jusqu'à la violence impressionnante de l'ensemble. On meurt et on se déchire à voix basse, avec seulement ça et là un cri de douleur qui jaillit de ces personnages perdus, qui ont égaré en chemin la lumière de leur enfance, qui ont renoncé dans le mariage ou la solitude à la beauté du monde. Le rouge (couleur prédominante du film, qui amène doucement les flash-backs aussi bien que les jaillissements de sang) est magnifiquement rendu par la photo sublime de Nykvist, encore une fois responsable à 50% du génie de Bergman. Les autres 50%, c'est la subtilité totale d'une mise en scène qui regorge d'idées, et la direction des actrices, toutes les quatre absolument époustouflantes. Il faut voir le très long gros plan sur le visage de Ingrid Thulin, dans la dernière partie, pour se rendre compte de la finesse de regard de Bergman, cette fascination (qui a donné le pire comme le meilleur) pour les sentiments qui passent uniquement par les expressions : l'actrice y passe en 3 minutes par toutes les émotions du monde, avec un dosage de jeu magnifique de tenue.

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Dans cet univers abandonné par les hommes (vagues marionnettes qui ne font que des passages-éclairs), Bergman fait se croiser les fantômes du passé, les rancunes entre soeurs, les phobies, la mort dans tout son éclat. Certes, la symbolique n'est pas nouvelle, et les plans sur les horloges ou la musique de Bach ont déjà fait leur effet dans son cinéma. mais ici, contrairement aux Fraises sauvages par exemple, cette symbolique prend tout son sens, subtilement présente sans jamais être lourde. Pour une fois, Bergman ne filme pas une histoire ; il rend simplement compte de faits et gestes, et dresse un simple portrait d'une cellule familiale détruite par le temps qui passe. Certains travellings arrière sur les trois femmes sillonant les couloirs seulement éclairées par une bougie, ou sur un lent ballet de visages qui s'effacent les uns les autres, sont d'une morbidité impressionnante, tout comme l'alternance magnifique entre les profondeurs de champ des plans généraus, et les "à-plats" des gros plans sur fond rouge. Un film absolument hanté, une somme dans le cinéma du bon Ingmar, réunissant toutes ses actrices en un seul mouvement vers le néant, et enregistrant la perte avec une sensibilité totale. Chef-d'oeuvre.

l'odyssée bergmaneuse est là

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