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Assez déçu par ce film mythique que je rêvais de voir depuis longtemps, et un peu marre aussi de justifier le manque de caractère de certains réalisateurs des débuts du ciné par la fameuse phrase : "Ouais, mais il faut le replacer dans son contexte". Certes, je reconnais que, en le replaçant dans son contexte, donc, Intolérance est assez ébouriffant. La débauche de moyens est impressionnante, surtout lors du sommet du film, une attaque de Babylone par des félons, où les figurants tombent par paquet de 20, où l'huile bouillante gicle par hectolitres, et où les chameaux beuglent leur mère avec beaucoup de conviction. Dans ces scènes-là, nombreuses dans le film (le massacre de la Saint-Barthélémy est pas mal non plus), Griffith montre effectivement une totale maîtrise du gigantisme de son film, et écarte ses plans au maximum pour nous donner à voir des tableaux dignes d'un Jerome Bosch. Le film est d'ailleurs définitivement ambitieux, brassant quatre époques en un seul mouvement, multipliant les scènes spectaculaires, et faisant preuve d'une belle vision des mouvements de foule et des décors de folie.

intolerance2Les cartons mentionnent souvent que le décor qu'on va voir est une "copie à l'identique du décor d'origine", à savoir la grande Babylone, La Palestine du temps de Jésus, la France du XVIème siècle, et l'époque contemporaine (1916). Griffith cherche absolument à justifier ses recherches de véracité ; on lui aurait pourtant pardonné l'erreur historique s'il avait eu quelques envies d'expression personnelle, mais bon... C'est en tout cas assez sidérant de voir comme ça fonctionne : les tours gigantesques qui tombent sur des soldats, les éléphants blancs, les courses de bataillons entiers, les chutes de 40 mètres de cascadeurs, et jusqu'à une décapitation pas piquée des hannetons, c'est très impressionnant.

Mais... et alors ? : ça prouve la valeur du chèque versé, mais ça ne fait malheureusement pas la qualité d'un film qui, par ailleurs, manque cruellement de regard, de personnalité. Pour assaisonner ce tableau d'ensemble vaste comme un poème de Hugo, il aurait fallu créer des personnages, injecter de l'intime dans la fresque. Or, là, à l'exception d'une garçonne combattante assezh_3_ill_791490_deuxorphelines2 marrante qu'on suit avec plaisir, aucun caractère n'émerge de ce chaos, aucune trame, aucun fil narratif qui pourrait nous faire aimer l'épopée. Griffith est comme un pianiste qui ne jouerait que la main gauche : les accords y sont, mais pas la mélodie. Ce n'est pas faute d'acteurs : ils sont des dizaines à prétendre au rang de personnage, et des cartons très détaillés nous les présentent soigneusement. Une extrémiste de la vertu, Catherine de Médicis, Marie-Madeleine, le roi de Babylone, Charles IX, un mauvais garçon repenti, etc etc... Le film ne s'attarde sur aucun, les sacrifie tous sur l'autel de la fresque à tout prix. Du coup, on assiste bouche bée, mais on ne tremble pour aucun personnage  on n'en aime aucun, on ne s'attache à aucun, perdus qu'ils sont dans l'immensité du projet. Il manque un vrai metteur en scène là-dedans, un vrai regard sur les acteurs et les Hommes en général. Intolérance se veut vibrant d'humanisme, et ne regarde pas l'humanité, ou la regarde mal, par le seul biais des grands détours historiques, des grands mouvements politiques. Les Hommes ne sont que des gadgets, de la chair à spectacle.

intolerance_041107Beaucoup de maladresses par ailleurs dans le montage, dont l'ambition pourtant aurait pu donner de grandes choses. Griffith cherche à faire se croiser les époques, mais alourdit son montage par des insertions incessantes de cartons (au moins un toutes les 15 secondes, me cherchez pas j'ai vérifié), ou par un plan récurrent, certes très beau plastiquement, d'une femme au berceau baignant dans une lumière céleste (Lilian Gish, que j'aime). Ce systématisme devient très pesant, et casse la rythmique de l'ensemble. Je veux bien admettre que le spectateur de 1916 n'était pas le même que le brillant jeune homme alerte que je suis en 2007, mais quand on pense, à la même époque, aux expérimentations rythmiques de Von Stroheim ou d'Eisenstein, on ne peut que constater la faillite de Griffith. Au niveau musique, en passant, pas mal de réserve sur cette symphonie de Duhamel écrite récemment, qui souligne encore plus les effets grandiloquents du film, musique sans humour, sans distance, sans subtilité, trop solennelle.

Quelques pépites, donc (les batailles, une course-poursuite entre un train et une voiture, quelques gros plans très beaux), mais un film, finalement, rongé par son mythe.