wooden_crosses_PDVD_004

Voilà un réalisateur français qu'exhume la collection Criterion et que je découvre avec vous (on va dire) - il est également responsable d'une version de 6 heures des Misérables mais là c'est pas sûr que je trouve un vendeur chinois pour me trouver ça. Bref, à partir du roman de Roland Dorgelès, Bernard nous plonge jusqu'aux racines dans la vie des poilus. L'enfer quotidien des tranchées comme si vous étiez, en direct des studios de Joinville, une plongée dans l'horreur qui ferait passer le Soldat Ryan pour un spectacle de guignols.

wooden_crosses_PDVD_005

Première image et premier choc: des soldats en rang d'oignons qui se retrouvent rapidement superposés à l'alignement de croix dans un cimetière. Déjà ça calme. La fin du film sera tout autant terrible et inspirée avec ce défilé pour la parade dans un village de soldats morts de fatigue avec en surimpression dans le ciel une armée d'estropiés en route vers le paradis ou l'enfer, puis des images de l'arrière avec des femmes qui dansent et l'argent qui tombe du ciel vite remplacé par des gerbes funéraires qui tombent du ciel sur le champ de bataille. Tu vois ça en 32, tu réfléchis à deux fois avant de crier "hourra, vive la France" en 39. Le héros, l'Adjudant Gilbert, joué par Pierre Blanchar ressemble comme deux gouttes d'eau (de boue même) à Hippolyte Girardot (incroyable non?) ce qui nous le rend automatiquement sympathique. Antonin Artaud lui ne ressemble bien qu'à lui-même. Voilà donc notre recrue Gilbert qui fait la connaissance de son régiment; s'il est tout fier, les autres ont vite fait de le mettre au jus et, dès l'arrivée dans les boyaux de la mort, ça fanfaronne déjà moins. Il faut dire d'abord que les Allemands, c'est comme au football, ils ont une grosse défense. Quant aux contre-attaques (l'équipe du Brésil féminin en a fait les frais ce week-end, pour les spécialistes), elles sont souvent décisives: les Boches ne dorment jamais et passent la nuit à creuser comme des taupes jusqu'aux lignes ennemis; ils finissent par y mettre une mine et toute une équipe de 11 joueurs avec les 4 artilleurs-remplaçants part en fumée; heureusement pour notre Gilbert que la relève était arrivée juste 5 minutes avant, mais franchement, ça glace. Et puis vient le grand jour de l'attaque, 10 jours sans fin, à crapahuter comme des malades dans une région pas super touristique et rendu impraticable par les coups de boutoir de nos amis les Boches. Les explosions n'arrêtent jamais, et il se peut qu'on ait manqué de bombes en 39-40 à cause de ce film. C'est un véritable feu d'artifice et tous nos courageux soldats tombent les uns après les autres. Ils finissent même par se retrouver dans un cimetière à se cacher dans les tombes ouvertes au ciel ce qui ajoute au côté glauque de l'histoire...

wooden_crosses_PDVD_008

La caméra de Bernard se fait ultra-réaliste (il n'hésite pas à faire du caméra à l'épaule et le montage est d'une fluidité impressionnante); même lorsque les images sont un poil accélérées, cela ajoute à la panique de nos hommes; ça hurle, ça râle, ça déchiquète, on se croirait dans Voyage au bout de la Nuit aux côtés de notre Ferdinand. Le noir est d'une noirceur impassible (superbe travail de rénovation au passage) et nos hommes de passer leur temps à serrer des dents et des fesses (moi on m'y prendrait pas deux fois). Bernard ne cherche en rien à faire un portait à charge des ennemis, il se contente de montrer simplement de pauvres bougres qui se tirent les uns sur les autres comme la misère s'abat sur le pauvre monde. La solidarité entre les hommes, leurs petits mots de soutien échangés en passant n'y changent rien, ils courent à l'abattoir, destinés à être abandonnés morts ou mourants sur cette terre en ruine. "Ils nous useront jusqu'au trognon, jusqu'aux pépins même" s'exclame un de nos gars en pensant aux gradés bien calfeutrés. Croix de bois, croix de fer, un des films les plus réussis sur la boucherie de la guerre.  (Shang - 02/10/07)


vlcsnap-2018-01-07-19h47m54s875

Oui, un film honnête sur une boucherie, qui force le respect par son réalisme et son humanisme. Il y a dans le portrait de ce peloton banal toute une époque, toute une façon de parler (malgré un son abominable, on est dans les débuts du parlant), toute une façon d'être, que la guerre a broyées. Bernard s'arrête avec amour sur chacun de ses personnages, le brossant à traits certes un peu caricaturaux (il y a l'intello sensible, le va-t-en-guerre, le noble et courageux commandant, le rigolo, etc.), mais accordant son intérêt pour chacun d'eux. Si décidément Pierre Blanchar n'est pas l'acteur du siècle, on remarque que Bernard utilise à merveille son physique étrange d'aigle cabossé: ce sera son personnage-fil rouge, le témoin du massacre. Face à lui, donc, un défilé de trognes assez irrésistible, et qui vont s'écrouler peu à peu sous les obus. Les scènes de bataille sont très spectaculaires, et même si les tranchées paraissent un peu trop propres, même si les conditions de vie des soldats sont un peu embellies, on ressent physiquement le poids des bombes, l'attente, l'effroi des assauts... Bernard n'est jamais binaire dans sa façon de voir les choses : la très belle scène où les Français regardent subrepticement un Allemand chanter un air au fond de sa tranchée montre bien que son opinion sur la guerre est loin d'êre manichéenne : pour lui, c'est un massacre, point, dans les deux camps, et c'est un massacre inutile. Un des films les plus honnêtes sur le sujet.   (Gols - 15/01/18)