227_box_348x490Tourné pendant la seconde guerre mondiale, le film de Clouzot parvient non seulement à capter l’atmosphère d’une époque –celle de l’oppression et de la délation- tout en réalisant ce qui peut être considéré comme le premier « film noir » français. Le film fit scandale à sa sortie et fut critiqué à la fois par le régime de Vichy, la Résistance et l’Eglise Catholique (c'est de bonne guerre et bon signe, hein Louis Ferdinand, non je déconne). Interdit après la Libération, il faudra l’intervention active de Jean Cocteau et de Jean-Paul Sartre pour réhabiliter ce chef-d’œuvre (voilà au moins un truc qu'on peut pas lui enlever, au Jean-Paul). Si le film de Clouzot a provoqué de telles réactions c’est qu’il n'a, d’une part, jamais cherché à donner une vision manichéenne de l’humanité ; d’autre part, on peut subtilement voir dans son film une critique de toute communauté dans laquelle on donne foi à toutes les rumeurs et aux attaques anonymes – Ah le bon temps de l'occupation allemande où le fait d’accuser son voisin permettait de se protéger, de se disculper soi-même, de se donner bonne conscience…

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Le film est en effet remarquable par le tableau qu’il dresse des bassesses de l’humanité comme si tout le monde avait à la fois quelque chose à se reprocher mais sans que quelqu'un ne soit forcément coupable. Comme l’explique parfaitement, dans cette scène-clé du film, le responsable de l’hôpital, Michel Vorzet, en jouant avec une ampoule qui se balance du haut du plafond, où se trouve la zone d’ombre où se trouve la lumière, qui est à même de définir la frontière entre le bien et le mal… ? Excédé par sa démonstration, le professeur Germain tente d’immobiliser l’ampoule et se brûle… (En d'autres temps Claude François avait eu moins de bol). Clouzot ne cherche pas à montrer du doigt qui que ce soit, à accuser telle ou telle petitesse chez quiconque : oui celle-ci boit, oui cette personne a une liaison avec une autre, oui celle-là est un lâche… Qui n’a pas ses petits défauts, qui n’est pas responsable de petites traîtrises ? Et le corbeau d’ailleurs s’en amuse dans un premier temps… Le problème commence lorsque la communauté mise au pied du mur – chacun se voyant personnellement accusé aux yeux de tous - se met à chercher un coupable, un responsable : la vindicte populaire rime rarement avec le sens de la justice et lorsqu’un village (on repense au roman de Jean Giono Le Moulin de Pologne) a besoin d’un bouc émissaire, une violence longtemps enfouie en chacun des individus, peut déferler. La scène où l’infirmière Marie Corbin se retrouve poursuivie par les clameurs de la foule illustre parfaitement cette vengeance aveugle de la masse. Dès que la paranoïa en chacun de nous est exacerbée (on rappelle au passage que la Gestapo croulait littéralement sous les lettres anonymes, comme on le voit d'ailleurs dans Le dernier Métro), ce n'est pas forcément le meilleur de l'être humain qui en ressort (Sarko aurait un courrier énorme).

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Un autre aspect intéressant dans le film de Clouzot est le rôle qu’il donne aux femmes, à l'image de leur rôle pendant la guerre : Clouzot semble leur rendre en effet un vibrant hommage ; tous les personnages féminins principaux se retrouvent accusés à tort –certaines étant des candidates toutes trouvées pour endosser la responsabilité du corbeau- alors qu’en chacune d’entre elles résident une blessure cachée, un amour déçu, une frustration causés par des hommes ; ces femmes sont contraintes de se battre (souvent seule contre tous…) pour avoir le droit d’être considérées à leur juste valeur. Et si c'était d'ailleurs là le véritable point de départ du film... ? (Le Corbeau le premier film féministe !)

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Enfin, il s'agit bien d'un grand précurseur des films « noirs » bien qu’il n’y ait point de détective ou que la plupart des scènes du film se déroulent la nuit. Il y a en effet de véritables personnages de femmes fatales (la coquette Ginette Leclerc qui attire dans son lit les docteurs en feignant d’être malade… ou la plus effacée Laura Vorzet (Micheline Francey), vorace dans son appétit des hommes…) et surtout une atmosphère empesée, oppressante, étouffante qui tombe comme une chape de plomb sur le village alors que les lettres du corbeau affluent. Ce n’est pas pour rien que le Docteur Michel Vorzet affiche ironiquement dans son bureau une courbe de températures de la ville. Clouzot enfin soigne magnifiquement ses plans lorsqu’il s’agit de faire monter le suspens : superbes plans en plongée sur cette lettre qui descend en feuille morte de la galerie supérieure de l’église ou sur cette lettre qui tombe du corbillard et devant laquelle tout le monde s’écarte comme si c’était la peste (d'où le concept de "lettre morte" scriik, scriik). La séquence d’ouverture est également remarquable : après un long travelling sur le cimetière du village, la porte en fer forgé qui donne sur le toit de l’Eglise et sur la ville s’ouvre miraculeusement : une « bête » venue d’outre tombe - l’esprit du mal, les Allemands… ? - est lâchée, observons maintenant les dégâts qu’elle provoquera dans les consciences…  Sublime incipit.   (Shang - 22/09)


 

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Magnifique texte de mon compère, qui fait à peu près le tour des merveilles de ce film effectivement impressionnant. Mon admiration pour Clouzot est récente, je dis le dire, ayant longtemps considéré le bougre comme un des gardiens du temple du cinéma académique. Plus je revois ses films, plus je constate que c'était une grave erreur. Le Corbeau est un véritable brûlot, très courageux, qui traite la noirceur comme un des Beaux-Arts et ose faire de ses héros des hommes et des femmes hantés, ambigus, remplis de faiblesse. A commencer par celui qu'incarne Pierre Fresnay, docteur de village obsédé par la perte de sa femme, qui est devenu amer, cynique, insensible, fataliste ; le duo qu'il forme avec Ginette Leclerc est une merveille d'anti-héros : elle est complètement abandonnée au regard que les hommes portent sur elle, désabusée, dépressive. Ces deux-là sont pourtant les figures de proue d'un film où se côtoient vieilles filles cyniques et jalouses, vieux barbons cocus, notables véreux, et autres bassesses humaines. Pas de regard supérieur de la part de Clouzot, mais pas beaucoup d'empathie non plus : ce monde est une gabegie, il le pense et le dit, avec une force et une frontalité qui lui font honneur. Pas un pour rattraper l'autre dans ce petit théâtre des vanités et des tares, on sent que l'Occupation a en effet laissé des traces dans le moral du cinéaste, qui cultivera souvent cette amertume dans ses films futurs. Mais relisez plutôt ce qu'en dit Shang : il a bien raison.   (Gols - 19/11/22)