minsanssoleilIl y a parfois des coïncidences qui ne sont pas forcément des coïncidences - simplement des ondes de pensées magiquement liées les unes aux autres. Je m'explique avant de faire du Lelouch. Me plongeant dans Marker pour voir un maître du court-métrage et du docu à l'ouvrage, je découvre plein d'éléments de réponses ou des pistes par rapport à des discussions et des réflexions récentes (la façon de filmer des regards, des visages, l'obsession d'une photo, le rapport au temps par l'image...) comme des choses plus triviales: le film débute par une cérémonie nippone dans un temple dédié aux chats, un couple priant pour retrouver son chat qui a disparu: ce dernier s'appelle tout bonnement Tora tout comme le nôtre qui fait 3 cm maintenant avec un gros bide (certes cela veut dire "tigre" en jap et des chats tigrés, il y en a des tonnes, mais bon c'est un signe non?). Ensuite Marker plonge sa caméra dans des écrans d'ordinateurs qui transforment numériquement des images d'archives (on est au début des années 80, et oui, on commençait tout juste) - le concepteur de ses premières images "numériques" appelle sa création "la zone" en hommage à Stalker. C'est toujours marrant ces petits parallèles où on a du mal à ne pas y mettre quelque chose de personnel...

Bref Sans Soleil ne veut pas jouer des contrastes en évoquant tour à tour et entre autres la Guinée Bissau et le Japon mais veut simplement s'intéresser à deux espaces géographiques où il est simplement fortement question de "survie". Marker est à proprement parler un génie du montage et du commentaire et Sans soleil est un flux d'images d'1h40 qui semble tout naturel alors qu'on a parfois du mal à réaliser l'énorme travail en amont pour avoir l'image parfaite sur la phrase, le mot parfait. Bref c'est du grand art qui convoque aussi bien une danse d'ados "extra-terrestres" qui se trémoussent sur l'ancêtre de la musiquesunless4_3 techno, mais aussi les deux animaux fétiches de Marker, le chat et le hibou, une cérémonie japonaise dédiée aux poupées cassées, une lettre d'une émotion totale écrite par un kamikaze avant de faire le grand saut, la guérilla en Guinée  et les avatars des révolutions africaines, et encore et encore... Il y a un passage atemporel dans une île proche du Cap-Vert avec deux chiens qui batifolent dans l'eau et qui tombe pile-poil au moment de la nouvelle année lunaire qui célèbre... le retour du chien et de l'eau (un dialogue des cultures qui ferait chaud au coeur au gars Armand...); on a droit également à un pèlerinage sur les lieux du tournage de Vertigo, qui fait écho à La Jetée, qui fait écho à Vertigo... la fameuse spirale et ouais... - sur le dvd criterion, il y a d'ailleurs un fabuleux extrait de l'émission "court-circuit" qui revient sur l'hommage de Marker à Hitchcock  dans La Jetée qui, par son évidence, fracasse de ne pas y avoir pensé plus tôt... Echos dans le temps, souvenirs qui se répondent l'un à l'autre, image qui en convoque une autre, qui en rappelle une autre, l'espace semblant conquis, seul le temps reste tout-puissant. Ouvert avec cette image de trois adolescentes islandaises qui représentent pour le narrateur une image du bonheur - cela fait penser à Björk, puis à Tess puis à Nerval puis à...- le film se referme avec ce même petit village islandais recouvert par la cendre (normal, j'ai vu Stromboli il y a deux jours...). C'est un véritable palimpseste que ces couches d'images les unes sur les autres qui plutôt que de s'annihiler entre elles permettent de relier futur, présent et passé. Marker ou la façon de marquer son temps.

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