C'est la journée chefs-d'oeuvre pour les deux bloguiers Shang et Gols : mon collègue se tape un grand Tarkovski, je me tape un immense Bergman, nous reprochez pas de taper dans la facilité.

3

Si vous reprochez à Ingmar, comme moi, d'être bavard dans ses mauvais films (Sonate d'Automne, Après la Répétition...), faites un tour par Le Silence. 20 lignes de dialogues, et tout est dit. En tout cas, tout est beaucoup plus dit que dans les interminables logorhhées du sieur, et c'est tant mieux. Trois personnages mystérieux sont enfermés dans un hôtel : Ester, alcoolique (?), tuberculeuse (?), amoureuse de sa soeur (?) ; Anna, la soeur en question, en manque d'amour (?), divorcée (?), dans un constant rapport de fascination-répulsion vis-à-vis d'Ester ; et Johan, petit gosse perdu entre les deux. Dehors, une guerre silence_18semble se préparer, voire se dérouler déjà. Dans cet îlot hors de tout, sans aucun repère géographique ou linguistique, ces trois-là vont vivre leurs dernières heures d'innocence, et tout va se nouer dans un silence total. Le film est d'une force incroyable justement à cause de ce silence, de cette volonté de ne rien nous dire de ces personnages : leurs actes, leurs comportements, vont rester mystérieux, simplement décrits mathématiquement par un Bergman qu'on n'a jamais connu plus inspiré. Petit à petit se dégage de cette froideur esthétique un trouble fond métaphysique : on n'est pas loin de l'île écartée de Monika ou de Jeux d'été, avec cette fois en plus la présence prégnante du monde extérieur, symbolisé par des sons étranges, par des figurants décalés, par une lumière solaire qui vient rompre avec les ombres outrées de la chambre d'hôtel. Dehors, les chars d'assaut envahissent les places, la foule est oppressante, et les couples baisent comme d'autres assassinent. Dedans, ce sont de longs couloirs ouatés, traversés ça et là de nains de music-hall (sic), de majordomes troubles et clownesques ou de burlesques ouvriers mutiques.

L'atmosphère qu'arrive à atteindre Bergman tient du génie. On est vite plongé dans une ambiance entre4 Beckett et Kafka, grâce à la lumière absolument sublime de Nykvist, à ces sons hyper-travaillés, et aux motifs même du film : d'où viennent ces nains ? Qui est réellement ce maître d'hôtel trouble, si ce n'est la Mort elle-même ? Quel est ce langage étrange et incompréhensible à travers lequel les autres personnages s'expriment ? Quel est le sens de cette guerre ? On a parfois l'impression d'assister à un film burlesque, dans le sens chaplinesque du terme,, mais un burlesque qui fonctionnerait à deux à l'heure, un burlesque hanté par la mort. Bergman nous délivre les informations au compte-goutte, en laissant le mystère entier, en ne nous dévoilant rien de sa trame, de son sujet, en laissant faire la pure forme. Pour une fois, le symbolisme fonctionne en plein, rares sont les cinéastes à obtenir une telle intelligence dans le choix des motifs, des objets, des placements de caméra. Tout fait sens, tout semble participer à l'action, alors même qu'il n'y a pas d'action. Au bout du compte, une fois le film terminé, reste en tête un sentiment de profondeur insondable, d'abîme métaphysique, alors que pendant 1h30 on n'a assisté à rien d'autre qu'aux déambulations d'un môme dans des couloirs. Magnifique esthétiquement (les profondeurs de champ qui alternent avec des gros plans surexposés, les centaines de plans à travers des portes, les plongées à la 2verticale, les placements scientifiques des personnages dans l'espace...), Le Silence est tout aussi satisfaisant dans son fond. Voilà un film qui prend son sujet à bras-le-corps, prenant des risques hallucinants dans l'expérimentation formelle, et s'en servant pour produire une réflexion intelligentissime sur le temps et la mort. Immense.

l'odyssée bergmaneuse est là