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Immense enquête policière qui nous emmène pendant presque trois heures sur dix années d'histoire japonaise, de l'après guerre au milieu des années 50. Des effets spéciaux d'une tornade qui dévaste hokkaido, au procédé en "négatif" chaque fois que le furtif a des visions de mort, de la banlieue de Tokyo misérable (on repense à Oshima et Kurosawa)  à la précision de l'enquête policière (beaucoup plus détaillée que dans Zero Focus, aussi passionnant que dans La Vengeance est à moi d'Imamura), du jeu impeccable du quatuor d'acteurs (l'assassin présumé (Rintaro Mikuni, inquiétant en homme à la dérive et énigmatique une fois rangé des voitures - petite moustache à la Saddam période "au pouvoir" qui fait froid dans le dos); la prostituée (Sachiko Hidari)  et les deux inspecteurs  (Takakura et Ban)) au noir et blanc somptueux à l'image de ces vagues déchaînées qui entameront et cloront le film, tout est monté avec une précision d'horloger soucieux de passer au crible chaque réaction de ses personnages. 

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Après avoir suivi de près la cavale de cet homme (suite à un vol, il possède un gros paquet de thune) qui trouve refuge chez une prostituée - ils connaîtront une liaison foudroyante et cette dernière, qui hérite d'un petit pactole d'argent, n'aura de cesse de retrouver sa trace - on colle à l'enquête d'un inspecteur dévoué qui ira jusqu'à y perdre son taff et sa chemise (très belle scène 10 ans plus tard chez lui, avec les deux enfants habillés en blanc et en noir qui n'ont pas bougé de place (rappelant étrangement Ozu - à la fois l'idée du double et la précision de la mise en place/scène) et qui après avoir conspué leur père lui donnent de l'argent pour qu'il achève son enquête). Une piste le mène de sa petite ville jusqu'à Tokyo où il ne sera jamais loin de retrouver la trace de cette étrange prostituée qu'il soupçonne d'avoir menti lors d'un témoignage. On suit finalement celle-ci dans les bouges de la ville où pullulent les soldats américains (comme je suis en vaine de références, on va dire comme chez Suzuki...) guère plus reluisants que la vie misérable de la banlieue... Et puis toute trace s'efface pour notre malheureux inspecteur et on retrouve notre prostipute 5 ans puis 10 ans plus tard; il faudra un hasard du destin pour qu'elle retrouve l'adresse de ce donateur du passé qui a su se faire oublier et se reconvertir. Soucieuse de le remercier enfin, elle ouvrira la boîte de Pandore et relancera l'enquête malgré elle; le meurtrier qui était parvenu à sortir de sa misère sur "un coup de destin" connaîtra également une fin tragique dans les abysses.

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Grande maîtrise tout du long une fois encore du Tomu Uchida, dans cette "fresque intime" dans laquelle chaque personnage s'investit totalement (l'enquêteur obsédé par la résolution du crime, le fuyard désireux d'effacer toute trace du passé, la prostituée vouant un culte à ce mystérieux bienfaiteur). Quelques scènes sont superbes d'originalité comme cette séquence très osée où la prostituée se masturbe littéralement avec un ongle laissé par cet amant d'une nuit; ou encore la séquence finale à l'image de la détresse infernale de cet homme qui s'est fait rattraper par son passé - et qui semble payer soit dit en passant pour sa seule bonne action... Uchida marque définitivement des points dans la course aux grands réalisateurs nippons.