wanda12On a souvent entendu parler de Cassavetes quand Wanda a été exhumé de l'oubli, il y a deux ou trois ans, par une Isabelle Huppert survoltée. Et effectivement, il y a des ressemblances évidentes entre ce personnage de femme exploitée et sans caractère et la Mabel de Gena Rowlands dans A Woman under the Influence. Même sentiment de laisser-aller dans une folie douce et destructrice, mêmes rapports de soumision à la domination masculine, même petite frimousse de blonde victime abandonnée dans ce monde de brutes... Mais la comparaison avec le grand John s'arrête là. Loden va certainement moins loin dans la fouille psychologique, dans le traque incessante de ses personnages. Elle livre finalement un joli film d'amateur (et rendu encore plus joli par son côté unique, étant le seul film de sa réalisatrice), qu'on serait tenté de relier aussi bien au Dogme de Von Trier (si celui-ci avait existé il y a 37 ans) qu'aux premiers Romero, dans son esthétique en tout cas.

Il faut un grand courage à Loden pour se distribuer dans le rôle de wanda08cette femme nulle, maladroite, beaufichonne, qui abandonne mari et enfants, se laisse entuber consciemment par son patron et abandonner par ses amants d'une heure sur le bord des routes, accepte en pleine nuit d'aller chercher à bouffer à un infâme macho qui vient de la sauter, et finit par se trouver embringuée dans un hold-up foireux perdu d'avance. Son personnage est tour à tour détestable de passivité et attachant dans son malheur, et on a souvent envie de lui coller des baffes autant que de l'embrasser. Nulle noblesse dans cette femme ; juste un malheur en train de se faire, tranquillement, sous la pression sociale et l'humiliation masculine. Loden endosse ce "vide" psychologique avec une audace qui touche juste, n'expliquant pas les agissements de Wanda, la laissant s'enterrer toute seule dans son manque de caractère. Le film, d'ailleurs, évite la plupart des lourdeurs scénaristiques propres à ce genre de production, en pratiquant l'art de l'ellipse avec une grande maestria, surtout dans sa première moitié. C'est comme si Loden retirait de son scénario les moments les plus dramatiques (l'abandon des enfants, les licenciements) et ne laissait apparaître que les moments de creux (attente sur le bord des trottoirs, errances sans but, hébétude...). Ca fonctionne très bien, et ça donne à l'ensemble une esthétique étrange, très contemporaine. Les personnages se dessinent en creux, dans leur opacité plus que dans leurs agissements.

Alors certes c'est10698_4 assez arty : le budget total de Wanda correspond en gros au budget cendriers du Seigneur des Anneaux, et du coup le film est cradasse, images super-8 ou quasi, coupes voyantes, son saturé, etc. C'est donc délicieusement tendance, comme de bien entendu. Et puis Loden s'enferme un peu dans cette histoire de hold-up, au final assez peu intéressante ; elle est plus convaincante dans le filmage du rien que dans la vraie narration. Mais c'est un film étrange et attirant, courageux et unique, qui mérite franchement qu'on s'y attarde, et qui pile sans problème les "grands" cinéastes symbolico-concerno-psychologisants d'aujourd'hui (les Kerrigan et Kolleck, pour n'en citer que deux).