1900Comme quoi c'est possible de faire une grande fresque académique ou une saga énorme en gardant un ton personnel. 1900 est tout simplement incroyable, monstrueux et intime en même temps, vaste et mégalo comme c'est pas permis en même temps qu'hyper-sensible et précis. A ce niveau-là d'équilibre entre énorme production et précision de trait, je ne vois que Once Upon a Time in America ou Les Damnés, c'est dire...

Attention : Bertolucci ne parvient pas tout à fait au niveau des deux films précédemment cités. Bien qu'il tente le coup, allant même jusqu'à piquer les acteurs des uns (le De Niro de Leone) et des autres (le Lancaster ou la Sanda de Visconti), jamais il n'atteint la profondeur de discours de ses maîtres. Pas ou peu de métaphysique dans1900_2 1900. Mais au niveau purement visuel, le film n'a pas à rougir face aux autres, bien au contraire. C'est une merveille absolue pour les yeux, et Bertolucci atteint une maîtrise totale quand il s'agit de fixer un cadre, de faire se mouvoir un groupe de figurants, de passer d'un gros plan serré à un vaste panoramique sur la campagne italienne. Son film acquiert un souffle incroyable, qui s'étend sans aucun creux sur les 5 heures de projection, si bien qu'on se dit que pas une minute du film n'est inutile ou moins inspirée. Certes, il y a quelques signes de vieillissement dans cette reconstitution appliquée, mais c'est parce que 1900 a depuis été copié des dizaines de fois. L'ampleur de la mise en scène, toujours justifiée par le sujet, par le scénario, par les personnages, laisse sur le cul. C'est magnifique à regarder, vaste et doux à la fois, et même dans les scènes plus intimes, novecento2Bertolucci trouve toujours une façon originale et intelligente de filmer ses personnages, en s'accrochant à des regards, à des sourires, à des défaillances de visage. L'académisme devient alors une autre façon de rentrer dans la modernité. Ajoutons que le film opère une subtile progression dans son esthétique, passant du verdoyant paysage de l'enfance à la grisaille de la guerre, puis au "sale" de la vieillesse avec une maestria impeccable.

Côté acteurs, cela tient du miracle également. Comment un tel foutoir dans la distribution peut-il tenir aussi bien ? Bertolucci se sert chez Pasolini, chez Scorsese, chez Peckinpah, chez Fellini, voire dans le cinéma français le plus jeune (à l'époque), mélange le tout, et obtient un jeu d'acteurs, certes éclectique, mais parfait. De Niro et1900_6_web Depardieu mènent la barque avec génie (je vous conseille de voir le film en anglais, ne serait-ce que pour la voix de De Niro), mais en face d'eux, il y a du gros : coup de foudre bien sûr pour le couple shakespearien Sutherland/Betti, archétype du Mal, symbole des horreurs du XXème siècle, assumé avec un génie qui confine à la folie par les deux comédiens en sur-régime, parmi les plus haïssables du cinéma ; mais coup de foudre aussi pour le lâcher-prise de Lancaster et de Hayden, qui n'avaient pourtant plus grand chose à prouver, et qui se mettent au service du metteur en scène avec une confiance qui coupe le souffle. Petit à petit, le film, réaliste dans sa première partie, est grignoté par l'hystérie de ces acteurs hors paire (Sanda en folle furieuse, Alida Valli en furie pasolinienne, Sutherland période Casanova...), et les "petits" rôles finissent par imprimer leur marque italianissime sur cette novecento3saga qui aurait pu n'être que sagement scolaire. Le film est solaire en même temps que cradasse et hyper-violent : chez Bertolucci, les sentiments les plus purs (amour maternel, passion, fraternité) cotoient la merde, la pisse, le sperme, le sang, la boue. On ne compte plus les arrivées foudroyantes de la trivialité la plus horrible dans une trame pourtant dédiée aux grands sentiments : on tue des enfants en les écrasant contre des murs, on explose des chats à coup de boule, on tue les cochons en gros plans, on recouvre les gens de merde, on se plante des fourches dans le bras, on se coupe les oreilles à la serpette, on se baise dans le foin et la bouse, on hurle à tout bout de champ. La vie palpite comme c'est pas permis, mais une vie crade, terrienne, laide et ordurière. Bertolucci était bien encore un cinéaste italien en 1976, dans la démesure (beau personnage, en passant, du1900EE_CIN valet bossu, là aussi vrai archétype italien) et la fascination pour la vulgarité de l'existence.

Bref, tout est bon et grand dans 1900. On pourrait encore évoquer la magnifique musique de Morricone, l'intelligence d'un scénario qui brasse près d'un siècle d'histoire et le fait passer comme un souffle, la grande attention portée aux scènes de foule, les rythmes impeccables qui alternent calme et tempête, le beau dessin de chaque personnage (dont pas un seul ne reste enfermé dans le symbolisme de sa fonction)... C'est tout simplement un des plus beaux films-fresques de l'Histoire, coup de maître que Bertolucci n'a jamais réussi à atteindre à nouveau malgré ses essais. Génial.