cerclecop

C'est pas si mal, la télé française en été : ça permet de revoir des vieux machins qu'on pensait connaître par coeur, et de se rendre compte qu'on en avait retenu que quelques plans, qu'une vague idée. Pour moi, Le Cercle Rouge, c'était le "polar métaphysique", quelques cadres sur le visage fermé de Bourvil, et Delon en prison. Point. Avouez que ça aurait été bête de rester sur cette impression floue.

Car c'est un très beau film. Le style de Melville, définitivement en place (trop, peut-être ? les tics ne sont pas loin, et heureusement que c'est un de ses derniers opus) impressionne par la solennité de son dispositif, par la rigueur totale de sa mise en scène, par sa direction d'acteurs très en retrait et pourtant implacable. Rien ne dépasse dans ce film : le scénario, minimaliste et ne racontant qu'une chose à la fois (la mise en place et l'exécution d'un braquage de bijouterie) est droit comme un i. Melville s'intéresse, à l'instar d'un Bresson par exemple, aux minuscules précisions des gestes, des préparations, dans une admiration totale et hyper-documentée envers le professionnalisme, le "métier". Que ce soit la fabrication des munitions par le tireur d'élite Yves Montand, ou la présentation des plans de capture d'un criminel par l'inspecteur Bourvil, que ce soit l'exécution toute en lenteur du vol de bijoux par Delon ou l'évasion de Volonte, la caméra laisse tourner longuement devant les mains, les tout petits objets (une clé, un récipient de plomb, un chapeau...). le film est surtout beau là-dedans, dans cette attention extraordinairement précise, qui donne finalement à l'ensemble un rythme très lent qui fonctionne très bien. Pas de pics de violence, pas de gunfights infernaux (à part le final, mais il est lui aussi sec comme un coup de trique), pas de suspense "parallèle" : juste l'éxecution, pro, impeccable d'un vol/film tout en sobriété.

leCercleRouge

Pourtant, Melville n'oublie pas ses personnages en chemin. Par petites touches, il brosse des portraits très subtils pour épaissir ses personnages, et certaines suspensions dans l'action, destinées à dessiner un peu mieux un caractère, sont magnifiques de poésie : c'est l'alcoolisme maladif de Montand (le sommet du film : sa scène de delirium tremens, où il se fait attaquer par des caméléons qui ressemblent au chat de Shang en moins braillard, par des serpents et des rats) et sa fierté de réussir un tir parfait ; c'est la douleur amoureuse de Delon, qui traîne la photo de la femme qui l'a trahi un peu partout; ce sont les chats de Bourvil, qui le font basculer brusquement d'un savoir-faire trop polissé à une douce tendresse... Le film est jalonné de ces micro-détails (déjà très bien traités dans Le Samouraï) qui prouvent que Melville n'est pas qu'un janséniste spécialiste.

Sa caméra non plus n'est pas oubliée : très mobile, notamment dans les scènes de simple dialogue (et il y a très peu de dialogues), elle étonne franchement par la modernité de ses mises en place. Melville développe des espaces, tend des lignes droites entre les personnages, des mises en perspective, des profondeurs de champ, tout cela en déplaçant seulement les angles de vue, en faisant tourner sa caméra autour d'un personnage pour mieux montrer la place qu'il occupe par rapport aux autres. Tout devient ample, comme dans un western, disons, et les acteurs deviennent des archétypes héroïques et puissants par la seule force de la mise en scène.

cinenoirdr300307

Dommage que le film n'assume pas totalement ses velléités métaphysiques. Il me semble que cet aspect-là est à peine abordé, alors que dès le début on sent poindre là-dessous une profondeur qui aurait pu faire passer Le Cercle Rouge dans la catégorie des chefs-d'oeuvre complets. "Tous les hommes sont coupables", entend-on plusieurs fois ; mais le fait est que le scénario laisse peu de place à cette idée pour se développer. Contentons-nous d'être bluffés par le dispositif mathématique de ce film magnifique, d'en admirer l'implacable rigueur, la sobriété et la poésie "virile".