camera_cPorté par une énergie et un humanisme qui font chaud au coeur, Le Crime de Monsieur Lange est un des plus beaux Renoir, comme à peu près les 3/4 de sa filmographie. Encore une fois, totale admiration devant l'intelligence de cette mise en scène hors norme, qui brasse les espaces, les personnages et les émotions dans un mouvement d'ensemble toujours harmonieux, jamais "faiseur" ou crâneur. Même si le réalisateur se veut le plus discret possible devant ses acteurs, ce qui saute aux yeux en premier, c'est cette impressionnate mobilité de la caméra, pourtant bien serrée dans ce décor d'immeuble et de cour intérieure. Comme dans La Chienne, on passe sans cesse d'un étage à un autre, d'une chambre à un bureau, en un seul mouvement, avec une fluidité musicale, et toujours à bon escient : les rapports entre les personnages, complexes et nombreux, en deviennent parfaitement lisibles : qui entube qui ? Qui couche avec qui ? Qui aime qui ? Toutes les émotions de ces petites gens sont emportées dans ce rythme parfait, et le film est totalement bluffant d'invention et de virtuosité formelle.

sjff_01_img0116Mais le père Renoir n'est pas non plus en reste au niveau scénario. Comme souvent chez lui, tragédie et comédie se mêlent en un seul temps. Ici c'est la comédie qui l'emporte, grâce à ces acteurs à la limite de l'impro, gouailleurs, touchants, rigolos comme tout, grandioses par leur modestie (Monsieur Lange) ou par leur génie maléfique (imenssissime Jules Berry dans le rôle du hâbleur diabolique, de l'escroc du dimanche). Pour une fois, Prévert n'abuse pas des bons mots, et écrit un de ses plus beaux textes, laissant leur place aux comédiens, aux accents (on prononce "les outlaws" à la parisienne, "les zoutlâves"), aux caractères. Même si le monde ici présenté fait froid dans le dos (en gros, tous les hommes sont des obsédés sexuels alcoolos et bêtas, toutes les femmes des victimes sociales esseulées), l'univers de ce petit quartier reste absolument charmant, peut-être sous l'influence de ce Front Populaire si cher à Renoir et qui trouve ici sa traduction la plus optimiste. Le rire côtoie les pires des horreurs (abus sexuels, domination par l'argent, escroquerie, meurtre) dans un esprit bon enfant et brillant. La vie bât là-dedans comme c'est pas permis, notamment dans cette scène de fête de quartier où les acteurs, du plus important au plus petit, s'en donnent à coeur joie. Renoir emplit son écran d'énergie, de rires et de bruits, sature son cadre de vie, pour mieux nous plonger dans le silence d'un homme qui meurt et d'un destin qui se noue. Comme on dit: nul mieux que Renoir...

Renoir est tout entier ici