afficheVoilà le genre de film qu'il faut regarder en gardant en tête l'époque à laquelle il a été réalisé, un film qu'il faut, comme disent les gens qui aiment David Lean, "replacer dans son contexte". Avec l'oeil du spectateur d'aujourd'hui, qui ferait fi du fait que 69 fut l'année érotique et celle qui suivit 68, La Fiancée du Pirate est infâmement fagotté, kitchissime dans tous ses aspects (direction d'acteurs, écriture, réalisation) et quasi-irregardable. Face aux maladresses de ce film, on reste assez pantois. J'imagine le camarade B*st*ien, tout de vigilance quand il s'agit de pureté de montage, frémir devant ces plans saccadés, montés à la va-comme-je-te-pousse, qui se moquent totalement d'espace (illisible), de rythme (impossible), et de logique (ahahah, rigole Kaplan).

Le fait est que ce truc bizarre est vraiment fait de brics et de brocs, et même plutôt de grosses briques au niveau des personnages. On a l'impression qu'on est dans le domaine de la BD plus que dans celui du cinéma, avec ces rôles tracés en énormes traits bavouilleux : le garçon18385809_w434_h289_q80 de ferme priapique et rougeaud, le scout puceau, le pharmacien libidineux, l'adjoint au maire verreux, la propriétaire sado-maso... On ne peut pas dire que Kaplan fasse preuve d'une grande finesse de psychologie, à commencer d'ailleurs par son héroïne, la bombasse Bernadette Laffont, archétype trop volontairement imposé par la réalisatrice pour être vraiment convaincant. Contre toute attente, seul Michel Constantin s'en sort très bien, sobre et touchant dans ses petites faiblesses d'homme ordinaire. Pour le reste, La Fiancée du Pirate a énormément vieilli, peut-être surtout parce qu'on est malheureusement trop habitué maintenant à un professionnalisme normatif et lisse qui empêche de revoir ces vieux machins.

Par contre, pour le spectateur averti et cultivé que je suis brillamment, et qui sait donc que 1968 vit naître une révolution, la vision de ce film apporte tout de même moult satisfactions. Peu importe finalement la 18385808_w434_h289_q80maladresse du truc ; au contraire, bienvenue à elle. Le thème éminemment libertaire du film vient justement de ce côté foutoir, de ce mépris des règles cinématographiques. En même temps qu'un pamphlet féministe, en même temps qu'un salutaire combat contre la connerie, La Fiancée du Pirate apparaît petit à petit comme un bras d'honneur sympathique en direction du cinéma de papa, bien fait et propre sur lui comme il se doit. Ca tâche et ça bave, mais c'est justement cette crasse et cette impureté qui font une des gageures du film, et une de ses qualités. Du coup, le discours de fond du film (il va falloir faire avec la jeunesse d'aujourd'hui, et avec le fait que la femme s'émancipe) s'en trouve décuplé, justement parce que Kaplan traite par-dessus la jambe les sacro-saintes lois formelles du cinéma. Et puis finalement, pour quiconque connaît un peu la campagne profonde, les personnages ne sont pas si loin que ça de la réalité. Au bout du compte, le message dangereusement anar passe bien, aux forceps mais il passe. Kaplan arrive à nous imposer son personnage et ses idées, semblant dire, comme Bernard Dimey : "Que ça vous plaise ou non, je suis de votre époque". On pourrait bien assister là à un tournant dans l'histoire du cinéma français : l'avènement de ces réalisateurs non-professionnels qui ont des choses à dire et qui les beuglent. Important et râpeux, La Fiancée du Pirate est donc finalement incontournable, malgré la douleur.